Akira Kurosawa
Ne
23 mars 1910, Tokyo, Japon
Mort
6 septembre 1998, Setagaya, Tokyo, Japon
Toute l’oeuvre de Kurosawa, sa personnalité de cinéaste, l’éducation qu’il a reçue de ses parents et maîtres (il faut
lire son admirable et passionnante autobiographie) dit combien il a été la parfaite expression de l’ère Meiji (1868-1912) et de
l’ère Taisho (1912-1989), avant la militarisation du régime. Au-delà de la rupture officielle avec le monde féodal, scellée par
l’ère Meiji (fin du shogunat, restauration du pouvoir impérial), subsiste un profond attachement au monde des samouraïs et
à leurs valeurs dont le cinéma de Kurosawa se fait l’écho, sans nostalgie ni fanatisme (rien à voir avec Mishima). Jeune,
Kurosawa, grâce à son frère aîné, benshi, découvre le cinéma occidental et la littérature étrangère, fréquente les cercles de
gauche, proches du parti communiste, avant, une fois engagé comme assistant à la Toho, d’avoir comme maître Kajiro
Yamamoto, qui s’illustrera pendant la guerre dans la plus lourde propagande et sera, après la défaite, un peu convaincant
chef du syndicat de la Toho, histoire de faire amende honorable. Kurosawa, conformément à la tradition japonaise, sera
toujours fidèle et reconnaissant de ce qu’il lui a appris.
On peut distinguer deux types de comportement ou d’énergie à l’oeuvre chez Kurosawa : le tempérament fougueux,
qui a besoin d’être canalisé ou domestiqué (le jeune héros de La Légende du grand judo, l’apprenti samouraï joué par Mifune
dans Les Sept samouraïs) et le corps pétrifié, grabataire, avec le héros de Vivre, la figure de l’idiot, du fou, du sage, jusqu’au
professeur de Madadayo, sur sa pente intérieure, à l’écart des soubresauts de la guerre.
Parfois, Kurosawa inverse la donne, avec le maître fou et l’élève trop sage, converti à son audace (Barberousse), ou le
visionnaire intempestif (Je vis dans la peur) qui veut conformer sa famille et le monde à sa seule vision, de façon tyrannique.
Le cinéma de Kurosawa aime le sens de l’action et sa valeur (le monde des samouraïs en exprime la teneur) et fait de
l’exercice d’un métier (médecin, avocat, professeur) le révélateur moral de la signification de l’existence et l’enjeu de sa
perpétuation, la transmission étant heureuse (La Légende du grand judo, Barberousse) ou catastrophique (Ran). C’est dans le
monde des arts martiaux que le critique politique se fait plus explicite car ailleurs, la figure du chaos, du cataclysme (bombe
atomique comprise), reste une entité abstraite, sauf dans le cadre des guerres de clans qui ont précédé l’ère Edo (Château de
l’araignée, Kagemusha, Ran), Kurosawa étant obsédé par l’autodestruction (les guerres civiles), la façon dont le code
d’honneur guerrier peut conduire au suicide collectif d’une nation. La Légende du grand judo (1943), en pleine guerre,
oppose les adeptes du jiu-jutsu, décrits comme brutaux et sauvages, aux fondateurs du judo, montrés comme sophistiqués et
nobles (calligraphie, bouddhisme zen). Préconiser cette orientation, issue des premiers traités d’arts martiaux écrits au Japon
début du 17e siècle en période de paix et influencés par la tradition chinoise, et la proposer dans une époque où les valeurs
du bushido sont instrumentalisées à des fins brutales et guerrières ne manque pas de sel ni d’audace. Dans Les Sept
samouraïs, outre des ronins (samouraïs errants, sans maîtres) qui mettent le talent de leur fonction au service de paysans,
ouverture sociale qui ouvrira la voie au film de sabre contestataire (Les Trois samouraïs hors la loi et Goyokin d’Hideo Gosha),
Kurosawa montre un combat fratricide contre des semblables, d’autres ronins, pilleurs de villages, indignes des valeurs qu’ils
sont supposés transmettre. Ce combat pour des valeurs, Kurosawa l’estime nécessaire, tout en sachant qu’il peut mener au
désastre et entraîner l’humanité dans la spirale de sa perte. Ce mélange de confiance et de doute, de vitalisme et de
suspension pétrifiée devant le pire entrevu, colore secrètement son oeuvre, lui donne son rythme, sa tonalité singulière. Pour
s’être tenu des deux côtés, avoir filmé des deux bords, le cinéma de Kurosawa a regardé ce que peu de cinéastes ont vu. (Charles Tesson)
Filmographie
Madadayo, le maître (Maadadayo) (1993)
Rhapsodie en août (Hachi-Gatsu no Kyôshikyoku) (1991)
Rêves (Yume) (1990) Ran (1985)
Kagemusha, l’ombre du guerrier (Kagemusha) (1980) Dersou Ouzala / L’Aigle de la taïga (Dersu Uzala) (1975)
Dodes’ caden (dodesukaden) (1970)
Barberousse (Akahige) (1965)
Entre le Ciel et l’Enfer (Tengoku To Jigoku) (1963)
Sanjurô (Tsubaki Sanjurô) 1962) Le Garde du corps (Yôjimbô) (1961)
Les salauds dorment en paix (Warui Yatsu Hodo Yoku Nemuru) (1960)
La Forteresse cachée (Kakushi Toride No San-Akunin)(1958)
Les Bas-Fonds (Donzoko) (1957)
Le Château de l’araignée (Kumonosu--jô) (1957)
Vivre dans la peur/Chronique d’un être vivant (Ikimono no kiroku) (1955) Les Sept Samouraïs (Shichinin No Samurai) (1954)
Vivre (Ikiru) (1952)
L’Idiot (Hakuchi) (1951) Rashômon (1950)
Scandale (Shûbun) (1950)
Chien enragé (Nora inu) (1949)
Duel silencieux (Shizukanaru Ketto) (1949)
L’Ange ivre (Yoidore Tenshi) (1948)
Un merveilleux dimanche (Subarashiki Nichiyôbi) (1947)
Je ne regrette pas ma jeunesse (Waga Seishun Ni Kuinashi)(1946)
Ceux qui font l'avenir (Asu o tsukuru hitobito) (1946)
La Nouvelle Légende du grand judo (Zoku Sugata Sanshirô) (1945)
Les hommes qui marchent sur la queue du tigre (Tora no o wo Fumu Otokotachi) (1945)
Le Plus Beau / Le Plus Dignement (Ichiban Utsukushiku) (1944)
La Légende du grand judo (Sugata Sanshiro) (1943)
Uma (1941)