Vincent Goumard :
Quand est-ce que
Jean-Paul Rouve vous
a parlé pour la première
fois du projet ?
Alice Taglioni : Sur le tournage
de L’ÎLE AU TRÉSOR.
Il m’a raconté qu’il écrivait
un scénario sur la vie de
Spaggiari, sans me dire
qu’il pensait à moi pour
jouer le rôle de Julia, la
compagne de Spaggiari. Il
m’en parlait juste comme
un de ses futurs projets.
Quelque temps plus tard, il
m’a donné à lire le scénario
en me proposant le rôle.
Avant de commencer la
lecture, j’espérais vraiment
être séduite par le rôle et
par le scénario parce que
j’aime beaucoup Jean-
Paul. C’est toujours difficile
de dire non à quelqu’un
qu’on estime. Heureusement,
en refermant le
scénario, je n’ai eu qu’un
mot à la bouche : «Oui !».
J’ai trouvé que c’était remarquablement
écrit, qu’il
y avait dans toute cette
histoire beaucoup d’humour,
de finesse et de sensibilité.
Et que la relation de Spaggiari et de sa femme
était très touchante et très
bien décrite. J’ai donc dit
oui tout de suite.
V.G. : Quelle image
d’Albert Spaggiari aviezvous
avant de faire ce
film ?
A.T. : J’avais vu le «Faites
entrer l’accusé» sur Spaggiari ainsi que d’autres reportages
télé qui lui étaient
consacrés. J’avais été assez
impressionnée par son
histoire mais ce qui m’avait
marquée, c’était la signature
qu’il avait laissée dans la
salle des coffres de la Société
Générale qu’il venait
de cambrioler : «Ni arme,
ni violence et sans haine».
Son audace m’avait beaucoup
plu. Lorsqu’il s’enfuit
plus tard par la fenêtre du
bureau du juge qui l’interrogeait,
il a un côté Zorro
qui défie la police. Je comprends
qu’on ait envie de
porter son histoire au cinéma.
Ce que j’aime bien
dans le film de Jean-Paul,
c’est qu’il ne fait pas passer
Spaggiari pour un héros.
Il n’oublie pas de nous
rappeler qu’il était un peu
facho, il montre son côté
mythomane, dérisoire et
pathétique...
V.G. : Auriez-vous aimé
rencontrer la vraie Julia ?
A.T. : Je savais que ce
n’était pas possible car
elle veut rester à l’écart de
tout ça. Elle ne veut pas
du tout se faire connaître.
Elle n’a pas écrit de livre
sur la vie de son mari, ni
sur leurs années de cavale
alors qu’elle a vraiment
tout plaqué pour partir
avec lui. Elle sait que le film
s’est fait mais elle n’a pas
désiré y participer. Je respecte
cela complètement.
Par ailleurs, Jean-
Paul a
choisi une approche plus
romanesque que documentaire.
C’est sûr, par
exemple, qu’il a montré
leur cavale sous un aspect
plus glamour qu’elle devait
l’être en réalité. Je ne
pense pas qu’il y ait autant
d’excitation dans une vie
où il faut sans cesse se cacher,
se méfier de tout et
de tous, être toujours prêt
à fuir... D’ailleurs, on le voit
bien, à la fin, lorsqu’on les
retrouve loin des palaces
dans une cité HLM !
V.G. : Jean-Paul vous a-til
demandé de vous documenter
pour travailler
votre personnage ? Estce
qu’il vous a fait passer des livres ou des films sur
l’époque ou sur le sujet ?
A.T. : Il m’a donné «Faites
entrer l’accusé» et un
documentaire, que j’avais
déjà vus. Je n’ai pas voulu
les revoir parce que je préfère
rester vierge de tout
pour travailler un rôle. Il m’a
parlé aussi des ÉGOUTS
DU PARADIS mais je n’ai
pas eu envie de le voir.
Moi, j’aime bien travailler
sur l’imaginaire et le scénario
de Jean-
Paul était
suffisamment dense pour
nourrir mon personnage.
Lorsque je fais confiance à
un metteur en scène, lorsque
je sens qu’il maîtrise
son sujet, cela me suffit. Je
ne veux pas prendre le risque
de parasiter le personnage
en le nourrissant de
tas d’informations glanées
ici ou là. Parfois, moins on
en sait, mieux c’est ! On reste
dans le point de vue du
metteur en scène. Ce n’est
pas pour rien que Francis
Veber veut parfois que ses
acteurs soient le plus neutre
possible. Il peut ensuite
travailler comme un peintre,
avec une matière qui lui
appartient, sans avoir besoin
de gommer les «trucs»
de ses acteurs. Bien sûr, ce
n’est valable qu’avec des
metteurs en scène qui ont
une vision, une idée précise
de ce qu’ils veulent.
Quand ce n’est pas le cas, là, oui, je peux faire des recherches
par moi-même.
Avec Jean-
Paul, il suffisait
que je l’écoute, que je me
nourrisse de sa connaissance
et de sa passion
pour le sujet.
V.G. : Comment vous a-til
parlé de votre rôle ?
A.T. : Il m’a juste dit que
Romy Schneider aurait été
parfaite pour le rôle de Julia
! [Rires.] Il ne pouvait pas
mettre la barre plus haut !
Mais j’ai compris ce qu’il
voulait dire. Tout en étant
très présent, c’est un personnage
qui garde un côté
mystérieux. Il y a en elle du
tragique qui transparaît de
manière insidieuse, quelque
chose de cassé alors
même qu’elle reste très digne.
Elle sait exactement
ce qui va arriver à son mari,
elle sait qui est son mari, et
elle décide de rester avec
lui et d’être raisonnable
pour deux.
V.G. : Vous, qu’est-ce qui
vous touche dans ce personnage
?
A.T. : C’est le fait qu’elle ait
choisi de vivre un amour
absolu, total et désintéressé.
Elle avait tout pour elle :
argent, éducation, mari...
Elle a tout sacrifié pour lui.
Elle a tout fait par amour
et pour l’amour. Au fond,
Spaggiari représentait tout
ce qu’elle n’avait pas dans
sa vie, qui était tracée
d’avance. Lui, il avait une
part de mystère, il transportait
avec lui ce parfum
de voyou, de mauvais garçon
qui plaît aux femmes,
il était excentrique, il avait
une gueule, du charme, de
la prestance, de l’humour.
Il avait un côté insaisissable.
Elle a été séduite par
l’imprévu, le risque qu’il
représentait. Ils sont restés
sept ans ensemble, en cavale,
puis il est mort. Ces
sept ans ont changé sa
vie. Julia est un beau personnage
de cinéma qui,
je pense, ne doit pas être très loin de ce qu’elle était
dans la réalité - même si
elle était brune. Il n’y a qu’à
voir comment aujourd’hui
encore elle garde ses distances,
comment elle refuse
de s’étendre sur sa
vie passée. Elle veut rester
seule avec ses souvenirs,
sans les dévoyer, en les livrant
au public.
V.G. : On a le sentiment
que Julia se méfie de tout,
plus que Spaggiari lui-même.
On a même l’impression,
face au «journaliste»,
qu’elle comprend la situation
plus vite que lui...
A.T. : Oui. C’est un personnage
actif, sans cesse
sur le qui-vive, qui réfléchit
tout le temps et se méfie
de tout le monde pour protéger
Spaggiari. Elle a certainement
compris en effet
avant lui la vraie nature du
«journaliste». Ce qui n’empêche
pas que quelque
chose d’un peu ambigu se
développe entre eux. Sans
doute parce qu’elle est touchée
de constater à quel
point il est fasciné, ébranlé
et ému par Spaggiari. Le
coeur du film, c’est bien
sûr ce qui se passe entre
Spaggiari et lui, mais aussi,
d’une certaine manière, entre
eux trois...
V.G. : Avec Gilles Lellouche,
vous vous connaissiez
?
A.T. : On s’était simplement
croisés dans un festival.
C’était la première fois
qu’on tournait ensemble et
c’est une belle rencontre.
Gilles est un excellent acteur
dont le jeu vous donne
toujours la possibilité de
rebondir, qui est très inspirant.
Il vous donne telle
tellement
de choses qu’il n’y a
plus qu’à se laisser porter.
Il a de la présence, de l’intensité,
il n’est jamais dans
la pose... Il fait partie de
ces nouveaux acteurs, de
ces nouvelles gueules du
cinéma qui apportent une
autre façon de jouer, quelque
chose de moderne...
C’était très agréable de
jouer avec lui.
V.G. : Une grande attention
a été portée à vos tenues,
à votre coiffure. Ça
participe à votre plaisir
d’actrice ?
A.T. : J’ai été très heureuse
et très fière d’être habillée
par Azzaro. Les costumes
de Julia, c’est presque
un personnage à eux tout
seuls. Il y a une vraie unité
derrière, une belle cohérence.
Sans être une icône,
Julia a une image très
forte dans le film grâce à
ces costumes magnifiques.
En plus, j’ai réalisé
qu’être habillée en fille, ça
m’allait bien ! [Rires.]
V.G. : Comment définiriezvous
Jean-Paul comme
metteur en scène ?
A.T. : Il est surprenant. On
s’était rencontrés au Festival
de l’Alpe d’Huez mais
c’est sur le tournage de
L’ÎLE AU TRÉSOR qu’on a
vraiment fait connaissance.
Avec Alain Berbérian, Gérard
Jugnot, lui et moi, nous
étions heureux ensemble.
On aimait rire, et on riait
des mêmes choses. Jean-
Paul, c’est un excellent acteur,
très investi, très drôle,
très généreux, plein de vie.
Eh bien comme réalisateur,
il est le même. Il est tout
autant investi, il a la même
énergie, il aime autant les
prises de risque et... il fait
toujours les mêmes blagues
nulles ! Sauf qu’à un
moment donné, on le sent
investi de la responsabilité
du tournage et alors, on
ne plaisante plus. Mais il
est cool. Il a su s’entourer
d’une équipe très efficace
et très pro, ce qui lui donne
liberté et sérénité : Christophe
Offenstein, le chef-op,
Mathias Honoré, le parfait
premier assistant... Christophe
filme de manière
très rapide, il bouge tout
le temps, il fait vivre la caméra
comme si elle était
elle-même un personnage,
il intègre parfaitement la
technique à la dramaturgie.
Sa complicité avec Jean-
Paul était parfaite car Jean-
Paul aime bien aller vite. Il
est directif sans être autoritaire.
Il sait ce qu’il veut, et
surtout ce qu’il ne veut pas !
Je n’avais pas l’impression
qu’il dirigeait son premier
film ! D’ailleurs, quand j’ai
vu le film terminé, je lui
ai dit : «Montre-nous les
50 que tu as faits avant !»
C’est tellement maîtrisé.
Sans parler du fait qu’on a
fini de tourner en octobre
et que le film est déjà prêt !
C’est vrai que l’expérience
qu’il a acquise avec Les
Robins, et cette manière
qu’ils avaient d’avoir l’oeil
sur tout, l’avaient préparé
à ça.
V.G. : Qu’il soit aussi acteur,
est-ce que ça change
les choses ?
A.T. : Bien sûr ! C’est un
atout formidable. Il sait ce
que les acteurs attendent
d’un réalisateur, il connaît
leurs angoisses, il sait ce
qu’il faut leur dire et ce
qu’il vaut mieux éviter. Il
m’a vraiment bluffée. Avec
deux ou trois mots, il savait
me mettre sur la voie.
Il possédait une parfaite
maîtrise de son histoire
et de ses personnages.
Il n’était pas comme un
auteur qui estime que son
travail s’arrête à ce qu’il a
écrit dans le script. Il était
conscient des nuances,
des couleurs de chaque
personnage. C’était génial
de sentir tout ça chez
lui. Pour chaque scène, il
connaissait exactement
l’état psychologique de
Julia, dans quelle situation
elle était, comment jouer
telle scène à tel moment.
Cela m’a beaucoup aidée,
d’autant que, contrairement
à mon habitude,
j’avais un peu le trac avant
le tournage.
V.G. : Pourquoi ?
A.T. : Justement parce que
je le connaissais. C’est très
dur de tourner sous la direction
de quelqu’un qu’on
connaît et qu’on aime. Sûrement
pour des raisons
de pudeur. J’ai connu ça
avec Jocelyn [Quivrin] quand il faisait son court
métrage et qu’il me dirigeait.
Je pense qu’on a
encore plus peur de décevoir
quelqu’un qu’on aime.
Même si je n’ai pas avec
Jean-Paul l’intimité que
j’ai avec Jocelyn [Rires],
nous nous apprécions
beaucoup, cela s’ajoute au
défi d’aborder un nouveau
rôle. Et puis, c’est difficile
de ne pas rire avec Jean-
Paul. Alors, lorsque nous
nous sommes retrouvés
dans une ambiance de
travail, très sérieuse, très
concentrée, où il me donnait
des directions, c’était
un peu déstabilisant. Mais
il a été génial et rapidement,
tout s’est très bien
passé.
V.G. : Y a-t-il une scène
que vous appréhendiez ?
A.T. : La scène de la rencontre,
parce que c’était la
première qu’on a tournée
ensemble. Et la scène de
la fin, lorsque Julia révèle
au «journaliste» que Spaggiari est condamné. Dès
que je l’ai lue, bien avant le
tournage, je lui ai dit : «Il ne
faut pas que tu me demandes
de pleurer, je n’aime
pas ça, et je ne sais pas le
faire !». Il m’a répondu :
«Ne t’inquiète pas, Julia
ne pleure jamais. Regarde,
c’est même marqué
dans les didascalies». Arrive
le jour du tournage, il
se met juste derrière moi
et me dit : «Alors là, elle
craque, il faut que tu y
ailles à fond, il n’y a plus
de dignité qui tienne !».
Je me retourne vers lui et
j’ai une espèce de montée
d’angoisse atroce ! «Tu es
un salaud ! Tu ne m’as dit
qu’elle ne pleurait pas».
Il ne voulait rien savoir, il
s’est mis devant le combo
et on a tourné. Sans couper,
pendant que la caméra
tournait, il me donnait
des indications - «Non, redis-
le ça, elle ne peut pas
dire ça comme ça ! Refais-
le» - et on enchaînait.
J’étais tellement furieuse
contre lui que j’ai senti la
colère m’envahir et... les
larmes monter ! C’est pour
ce genre de détails que je
dis qu’il a été super pro,
parce qu’il a bien senti
que ce n’était pas la peine
de m’angoisser six mois
avant la scène.
V.G. : Aviez-vous le sentiment
que c’était facile
pour lui de changer de
casquette ?
A.T. : Je ne sais pas mais
lorsqu’il jouait, c’était mignon
de le voir demander
à son chef-op ou à son
premier assistant : «Et là,
c’était bien ?». Il avait besoin
d’un regard extérieur.
Mais il s’en sortait plus que
bien ! C’est d’ailleurs un
partenaire formidable. Qui
n’a peur de rien, d’aucune
audace, d’aucun ridicule,
d’aucune perruque... Il fait
un Spaggiari plein de vie
et d’élans comiques - et
en même temps, très touchant.
Je me souviens de
la scène lorsqu’on arrive
au restaurant il en fait des
tonnes, et ça marche ! Et
quand il parle au serveur de
manière incompréhensible,
c’est tellement drôle.
V.G. : Qu’est-ce qui vous
touche le plus chez lui ?
A.T. : C’est bête à dire mais
je crois que c’est ce côté
enfantin qu’il a gardé. Il a
tout le haut du visage avec
son regard qui pétille qui
est le même que chez son
fils de trois mois ! J’exagère
sûrement mais à peine...
Quand il était très heureux
d’une scène, il me prenait
dans les bras et il sautillait
comme un bambin ! J’aime
aussi ce regard bienveillant
qu’il a sur ses personnages,
et la mélancolie qui se
dégage de cette histoire. Je
pense que ce film ne va pas
juste passer, mais laissera
une trace. Ce n’est pas un
énième film de gangsters.
Il est singulier, inattendu et
inclassable. |