Comment avez-vous construit l'histoire ?
Je puise dans tout ce que je vis et que j'observe, mais je ne prends jamais de notes. Les choses s'installent dans ma tête et le tout mûrit lentement. Ce processus s'étale sur plusieurs mois et je ne veux surtout pas tenter de disséquer la part de l'intellect et de l'émotion, j'ai trop peur d'y perdre la spontanéité. Je sais simplement que je suis aussi cérébrale qu'émotive!Une fois tous les éléments réunis - les personnages, le début, les temps forts et la fin - j'écris comme une dératée six à sept heures par jour pendant environ deux mois. J'ai la chance de pouvoir écrire très vite le premier jet je retravaille évidemment ensuite.
Vos films ont en commun une cohérence, une ironie positive, mais celui-ci a quelque chose de plus serein. Cela correspond-il à votre propre parcours ?
Sept ans ont passé depuis le dernier film, des années de vie, d'épreuves, de joies, de remises en question. Ce film est plein de fraîcheur et de foi dans l'amour, mais il est beaucoup moins dans l'illusion. Je n'ai pas voulu aller vers les clichés. Les deux personnages s'inventent une manière de s'aimer à eux et de vivre à deux qui leur est propre. La réussite d'un couple sur la longueur est l'une des choses les plus difficiles qui soient, a fortiori si les deux membres du couple sont issus de milieux sociaux très différents. C'est un constat pessimiste sur la capacité de vie commune mais pas sur l'amour, qui est toujours possible et peut naître au-delà des a priori sociaux. Vivre ensemble et s'aimer ne sont pas une seule et même chose. C'est un film lucide mais pas désabusé.
Pour vous, quel est le cœur du film ?
C'est la rencontre impossible entre deux personnes qui n'auraient jamais dû se croiser et la remise en cause réciproque que cette rencontre entraîne. Il met en scène deux individus aussi seuls l'un que l'autre, enfermés chacun dans leurs a priori et qui vont faire voler en éclats leurs préjugés et leur bonne conscience. Vont-ils arriver à dépasser leurs jugements tout faits pour aller l'un vers l'autre ?
A quel moment avez-vous pensé à vos comédiens ?
Je n'écris jamais en pensant à quelqu'un. Ensuite, un interprète s'impose naturellement. Carole m'est tout de suite apparue idéale pour le rôle d'Hélène parce qu'elle amenait instantanément cette classe, cette intelligence, cette idée que l'on se fait d'une femme épanouie dans une vie bourgeoise, et en même temps elle apporte aussi cette liberté intérieure. On la sent capable de tout envoyer balader sur un coup de cœur. On avait déjà vu Carole approcher cet aspect-là mais ici, elle va beaucoup plus loin et de façon plus sereine. Son rôle d’une femme installée dans le confort n'est pas inattendu pour elle mais elle a quand même une idéologie, des valeurs, une fragilité et une propension à péter les plombs inédite! Elle a ce côté un peu décalé qui était parfait pour le personnage. J'ai tout de suite senti que Marc Lavoine pourrait jouer le personnage de Valentin. L'enjeu était de le faire apparaître non pas comme le bel homme qu'il est, mais comme un type dont la vie s'est effondrée. Il ne s'agissait pas qu'Hélène en tombe amoureuse au premier regard, il devait se découvrir peu à peu. J'étais certaine que Marc allait habiter toutes les facettes de Valentin. Il m'a fait confiance et s'est glissé dans le personnage avec tout ce que cela impliquait. Je le trouve absolument formidable. J'aime aussi le rapport qui existe entre Hélène et Valentin. Leur approche s'inverse sans arrêt. Au départ, elle est accueillante et lui ne l'est pas. Parfois l'un baisse la garde et l'autre le rejette. Quand il est prêt à s'ouvrir, elle ne l'est pas. Chacun a tort et raison.
Comment est né le personnage de Florence Foresti ?
Je cherchais une comédienne qui ait à la fois un vrai sens du comique, de la rupture, et une sensibilité. Le rythme de comédie ne s'invente pas, on ne le crée pas au montage, il le faut dès le jeu. Pour le rôle de Roseline, je suis allée chercher du côté des filles qui sont drôles sur scène. Je savais que Florence serait extraordinaire.
Pouvez-vous nous parler des autres comédiens ?
François-Eric Gendron incarne Hubert, l'ami d'Hélène. Son rôle est court mais important et il parvient à l'élever au-dessus de la caricature. Jean-Claude Adelin joue l'ami de Valentin. On l'a un peu abîmé physiquement. C'est un comédien formidable. Marc Fayet est un acteur magnifique qui a déjà reçu un Molière. Ses scènes avec Florence Foresti sont drôles aussi grâce à lui car il amène cette précision comique, cette façon bien à lui de lâcher la réplique.Jean Senejoux, qui joue le fils d'Hélène, était toujours naturel et juste.
En tant que metteur en scène, attendiez-vous ou appréhendiez-vous certaines scènes ?
J'étais d'abord comédienne. Je suis passée directement à la mise en scène, sans avoir fait d'études de cinéma ni de court métrage, et l'aspect technique m'angoissait un peu. Cette fois-ci, j'étais beaucoup plus à l'aise. J'avais vraiment une vision d'ensemble et je me sentais bien dans ce rôle de chef d'orchestre. La technique sert l'émotion et les acteurs. Je privilégie toujours les acteurs et leur jeu, même si cela doit prendre une demi-heure de plus. Sur ce film, j'ai assimilé le tout, les choix techniques, les décisions de cadre. Ce troisième film est un véritable tournant pour moi.
Vous vous êtes impliquée dans tous les aspects ?
Je m'intéresse à tout ! J'ai eu le casting dont je rêvais et une productrice, Christine Gozlan, avec qui je travaille main dans la main, c'est un privilège incroyable. Chaque matin, j'arrivais sur le plateau pleine de gratitude pour tous ces gens qui étaient là pour faire exister ce que j'avais imaginé. Je n'avais pas d'angoisse, une équipe formidable, et le film dans la tête. Le tournage a été rapide et efficace : il a duré trente-cinq jours. Chaque jour, avec l'équipe, nous avons veillé à n'être ni manichéens ni caricaturaux. Pour des personnages très extrêmes comme une bourgeoise et un quasi SDF, comme pour les décors, le squat glacial de Valentin ou l’appartement cossu d’Hélène, il était essentiel de s’éloigner de la caricature. J’ai demandé au chef costumier, au chef décorateur et au directeur de la photo de travailler aussi dans ce sens.
Quelle est votre façon de mettre en scène ?
Nous avons fait deux ou trois après-midi de lecture avec les comédiens. Au moment du tournage, je ne fais pas beaucoup de prises, j'arrête dès que j'obtiens ce que je veux. Venant du théâtre, je travaille très précisément sur les temps, les regards. On répète, on donne le "la" de chaque scène et on est pratiquement toujours surpris de ce qu'apporte l'acteur. Je ne lâche jamais sur ce "la" et c'est par sa façon de l'interpréter que l'acteur prend le pouvoir.
A quel moment avez-vous vu Carole et Marc jouer ensemble ?
La toute première scène qu'ils ont tournée se déroulait dans le hall de la maison d'édition ; ils entraient tout de suite dans le vif du sujet. Dès le premier jour Marc a dû aller chercher cette exaspération vis-à-vis de cette femme qu'il désire déjà. J'aime commencer par les scènes importantes parce que cela évite le trac et la retenue du premier jour. J'ai tout de suite senti que le charme opérait, jusque dans leurs silences. C'est un souvenir très fort pour moi.
Y-a-t'il certains moments qui vous ont étonnée ?
Carole m'a surprise plusieurs fois par la douceur qu'elle laisse paraître. Elle est extrêmement pudique et ne le montre pas souvent au cinéma. Elle a des regards d'une tendresse bouleversante. Je guettais cette douceur, mais elle l'a offerte au-delà de ce que j'espérais. Marc m'a sidérée par la profondeur de son émotion, par la dignité qu'il insuffle au désespoir de son personnage. Il dégage quelque chose d'intensément humain. Marc est aussi pudique que Carole et leur scène de baiser n'a pas été une mince affaire! Il n'en a pas dormi pendant deux jours !Chez Florence, comme souvent chez des gens extrêment drôles j’ai été frappé par sa sensibilité, par l’émotion qu’elle véhicule lors de la scène de son anniversaire, quand elle avoue avoir peur de vieillir. Juste après l'éclat de rire, elle nous fait basculer dans l'émotion. Chez elle, les larmes ne sont jamais loin. J’ai travaillé très étroitement avec les acteurs et j’adore être surprise par leur liberté. Les entendre dire mes mots est passionnant. Les dialogues sont essentiels pour moi, c'est pour cela que j'écris pour le théâtre. Mon expérience d'auteur de théâtre où tout repose sur le dialogue me rend très exigeante à ce niveau. Il n'y a qu'une seule scène où il y a eu de l'improvisation, lorsque j'ai demandé à Marc de raconter "La horde sauvage" en faisant tous les bruitages comme un gamin de treize ans. J'adore ce qu'il fait!
Que trouvez-vous au théâtre que vous ne trouvez pas au cinéma ?
Le théâtre est un spectacle vivant qui le reste jusqu’au bout et jusqu’à la dernière représentation on peut retravailler, peaufiner etc... Mais au moment de la mise en scène on est seul derrière son pupitre. Le cinéma est plus cruel, puisque le film est une interprétation figée. Mais il permet aussi plus de mobilité, on peut s'approcher des personnages, isoler une ambiance, un geste, un regard Et puis il y a toutes ces étapes qui se succèdent dans la fabrication du film. On est vingt à préparer dans un bureau pendant trois mois, quarante pendant le tournage, puis seule avec le monteur. Pouvoir faire à la fois du cinéma et du théâtre est un vrai privilège. C'est mon troisième long métrage et je me suis sentie plus sereine. Depuis que j'écris et mets en scène, le besoin de jouer a disparu. J'ai vraiment trouvé ma voie.
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