Antonello Grimaldi Entretien Caos Calmo
Antonello Grimaldi -Entretien Caos CalmoLa première scène du film est-elle symbolique ?
Elle illustre assez bien le titre du roman et du film. Dès la première scène, le filmmet en évidence le contraste entre une situation de calme absolu – deux frères quijouent aux raquettes sur une plage – et le désastre qui va suivre immédiatementaprès. Pas seulement la mer tout à coup agitée, le sauvetage qui s’ensuit, maisaussi ce qui arrive quand Pietro Paladini rentre chez lui. L’agitation de la mer estcomme un avertissement de ce qui va arriver.
Comment s’est déroulé le travail d’adaptation du livre ?
Le livre est complexe, il fallait en réduire certains aspects pour en tirer un film.Les scénaristes ont dû choisir, sinon le film aurait duré six heures ! La premièreétape a été le choix de l’acteur principal. Nanni Moretti a participé à l’écriture duscénario, et il est évident que le personnage principal du roman a été adapté àl’acteur qui le joue. Pas tant pour le « morettiser », comme je l’ai entendu ici oulà, mais pour aider à ce que fait tout acteur : s’approprier un rôle en choisissantce qui lui semble le plus proche de lui. Ensuite, en transposant l’action de Milanà Rome, nous avons éliminé ce qui apparaissait en arrière-plan, le monde dushow-biz et de la mode, en nous concentrant sur ce qui se passe sur la place.Nous avons fait aussi un autre choix, qui peut paraître paradoxal : faire que le filmsoit tout entier dédié à Pietro Paladini. J’ai demandé aux scénaristes d’éliminerles trois ou quatre passages où Pietro n’apparaît pas. Il n’en reste en définitiveque deux : la soirée où Carlo rencontre Eleonora, et l’épisode à Venise. Mais j’aichoisi de tourner ces deux scènes comme filtrées par le regard de Pietro : commes’il les voyait à partir du récit qu’on lui en fait.De là est né un choix plus extrême encore : une histoire qui aurait un centreunique, et ce centre serait le personnage principal, autour de qui tourneraientles autres personnages. Personnages secondaires fidèlement tirés du livre,mais réduits à ce qu’ils représentent : le monde de la mode pour Carlo, celuidu spectacle pour Marta, celui de la finance pour Eleonora. Ces univers nousintéressent moins puisque notre attention est concentrée sur Pietro Paladini.
Comment avez-vous choisi les acteurs ?
Assez facilement. J’ai l’impression que nos choix correspondaient auxpersonnages. Y compris, évidemment, pour la petite fille, que nous avons trouvéeaprès des centaines d’auditions. Nous avons eu de la chance : elle est spontanée,moderne. La fusion montrée dans le film est en réalité celle de Telepiu, filialede Canal + avec Stream, propriété de Rupert Murdoch. Pour jouer le rôle deSteiner, le « ponte » de l’opération, nous avions pensé à choisir un cinéasteconnu : pour que ce personnage puisse se confronter non seulement à PietroPaladini, mais aussi à Nanni Moretti. Il fallait donc un réalisateur important ! Nousavons échangé deux ou trois noms avant d’arriver à l’idée de Roman Polanski. Le mérite de l’avoir convaincu revient au producteur Domenico Procacci. C’estune scène que nous avons tournée le dernier jour, parce que jusqu’au bout nousn’étions pas sûr que Polanski se libèrerait, et jusqu’au bout j’ai craint de devoirme maquiller et m’habiller en Steiner ! Et puis, heureusement, il est arrivé.
Le film évoque de manière allusive la télévision et le cinéma en Italie…
Il y a des choses dans le film qu’on a dû couper, et qui, pourtant, nous avaientamusés : Pietro Paladini était directeur d’une chaîne cinéma, obligé parfois deprogrammer des choses terrifiantes, et Jean-Claude, le personnage joué par Hippolyte Girardot, lui reprochait sa programmation. Nous avons compris quecela n’avait pas grand-chose à voir avec le film ! Il y avait aussi une diatribe de Nanni – et celle-là était vraiment de lui ! – contre les cinéastes italiens, et nous l’avons complètement coupée.
Les scènes avec l’enfant trisomique ont aussi une valeur symbolique.
J’étais très inquiet de ces scènes. Il y avait le risque d’être larmoyant oud’apparaître un peu cynique. Elles ont pris, finalement, une valeur symbolique :un homme d’affaires accompli qui abandonne son travail et reste devant l’écolede sa fille est quelque chose qui n’arrive pas tous les jours. Mais, en étant là,il découvre des choses dont il ne soupçonnait pas l’existence, et ses prioritéschangent. L’une de ses priorités quotidiennes devient de ne pas manquer lerendez-vous quotidien avec ce gamin qui passe.
La scène d’amour physique entre Pietro et Eleonora n’a été «annoncée»par rien…
C’était un choix dès le scénario : le rapport entre Pietro et Eleonora, et lesscénaristes tenaient à le rappeler, est d’ordre sexuel et non amoureux. La« préparer » d’une manière ou d’une autre faisait courir le risque de la transformeren scène d’amour. C’est la scène qui indique la renaissance : à partir de là,Pietro peut achever son travail de deuil, si tant est qu’il puisse être achevé, il recommence à vivre, ou mieux, en tire la force pour recommencer. Et ce n’estpas un hasard si tout cela se produit avec la femme qu’il a sauvée de la noyadependant que la sienne mourait : c’est une espèce de miroir. Malgré la volontéde faire surgir cette scène presque à l’improviste, il y a, pour qui voudra lesvoir, de tout petits détails qui préparent cette rencontre. Par exemple, au dîneroù Eleonora apprend que la maison de vacances des Paladini est proche de lasienne. Plus tard, quand Pietro et sa fille arrivent à la villa, il y a un message surle portable, la petite demande si c’est sa tante, il dit que non. Enfin, quand Pietro est seul, que la petite dort, que lui zappe devant la télé, il envoie à son tour unsms, «Je t’attends», et Eleonora arrive juste après.
En Italie, cette scène a été abondamment commentée, voire l’objetd’une polémique. Pourquoi ?
Je pense qu’elle a surtout été commentée par des gens qui n’avaient pas vu lefilm. Le spectateur du film comprend que c’est une scène importante pour ladynamique psychologique du personnage. C’est une scène dure et crue, elle estaussi dans le livre, mais le ton général du film est bien différent
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