L'Amour à mort  
 
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Interview Christophe Barratier- Faubourg 36

Christophe BarratierComment êtes-vous alors arrivé à l’idée de « Faubourg 36 » ?
Je me suis souvenu d’un projet de comédie musicale apporté chez Galatée Films, il y a plus de dix ans par Reinhardt Wagner, Frank Thomas et Jean-Michel Derenne. Ils cherchaient un scénariste et un metteur en scène. Avec Jacques Perrin, pour qui je travaillais à l’époque sur la production de « Microcosmos », nous avons alors fait écrire plusieurs traitements mais ce n’était pas allé plus loin. Nous avons juste renouvelé les droits régulièrement. Le projet était là qui dormait... Je me suis sousouvenu de ces chansons, de l’univers qu’elles évoquaient, de l’époque à laquelle elles étaient reliées. Je me suis dit que j’allais pouvoir y mettre tout ce que j’aimais, à commencer par la musique. A l’été 2005, après la promotion des « Choristes » dans le monde entier qui m’a pris plus d’un an, je me suis attelé à « Faubourg 36 ». Je m’y suis entièrement consacré, seul, refusant toutes les sollicitations - festivals, rencontres, projets, etc. J’ai pris les éléments qu’il y avait dans les chansons de Frank et de Reinhardt, me suis laissé porter par leurs histoires et suis rentré dans un long travail de documentation, non seulement historique, mais aussi artistique avec les romans, les films de l’époque, les photos et la peinture. Petit à petit, tout est venu : les personnages, l’histoire d’amour, le petit théâtre menacé de fermeture, le décor de l’usine de blanchisserie, cette chronique de quartier, cette histoire d’un père et de son fils avec, comme toile de fond, cette fraternité et ces tensions latentes tellement symboliques de la période du « Front populaire »...

Aviez-vous des références cinématographiques en tête ? Avez-vous fait un gros travail de documentation ?
Les références étaient là. René Clair, Carné, Prévert, Duvivier, Clouzot... « La Belle équipe », « Le Jour se lève », « Pépé le Moko », sans oublier des films plus mineurs « Prends la route » de Jean Boyer et des films tournés plus tard comme « Quai des Orfèvres »... Et puis aussi, pour les numéros musicaux, rien de moins que Busby Berkeley ! Avec les photos de Doisneau, de Brassaï, ils ont été la meilleure documentation qui soit. Les films ne mentent pas, ou plutôt ils mentent comme on pouvait mentir à l’époque, et c’est ce qui est intéressant. Mais on s’est aussi beaucoup documenté. Ma rencontre avec Pierre Philippe, un homme de grande culture, cinéaste, écrivain, m’a beaucoup aidé dans ma recherche du vraisemblable et des parfums de l’époque. C’est sans doute le plus grand spécialiste du music-hall français. Un de ses livres, « L’Air et la Chanson » chez Grasset est une vraie mine d’or. Il m’a enrichi de nombreux détails. Bien sûr, j’ai plongé dans les journaux - Le Populaire, Le Parisien, L’Intransigeant et même l’Action Française - pour m’imprégner du ton et de l’esprit de l’époque. On apprend beaucoup à la lecture des chroniques ou des éditoriaux. Sans parler des oeuvres de Pierre Mac Orlan et Francis Carco ou d’écrivains plus oubliés comme Clément Lepidis, Eugene Dabit, Henri Calet. La connaissance de la vie quotidienne était plus intéressante pour le film que toutes les statistiques. Autant il est facile de connaître précisément le taux de chômage de 1936, autant il était difficile de cerner le quotidien des français, en particulier dans les couches populaires. Lépidis raconte que sa grand-mère allait chercher du lait à la ferme de la Plaine St Denis... Si le petit Jojo a son lit dans le salon, c’est que souvent, à l’époque, il n’y avait que deux pièces dans les appartements populaires - et bien sûr pas de salle de bain. Les murs n’étaient pas insonorisés et par conséquent il y avait toujours quelque part le bruit d’une radio. Ce sont des détails quasi-subliminaux mais ils font la différence. A condition de ne pas tomber dans l’écueil du documentaliste le « il ne manque pas un bouton de guêtre » et de se méfier du danger de l’exhaustif. Tout ce qui ne sert pas la dramaturgie doit être écarté, même si c’est parfois douloureux.

Gérard Junot , Kad Merad , Clovis CornillacLorsque vous avez écrit le scénario, vous aviez des acteurs précis en tête ?
Bien sûr, Gérard Junot , Kad Merad , Clovis Cornillac... Avec Gérard, ce qu’on a vécu avec « Les Choristes » nous a rapprochés pour la vie ! Malgré son parcours, il n’est pas blasé. On pourrait dire qu’il m’a fait bénéficier de son expérience et que je lui apporté l’émotion de la musique. Je pense que ça l’a touché. Il était donc naturel qu’après mon premier film, j’ai envie de prolonger l’aventure. Il a suffit que je lui raconte un soir l’idée de « Faubourg 36 » pour être sûr qu’il en ferait partie. Kad, pareil, je tenais à lui donner un vrai grand rôle après «Les Choristes». Je le connais depuis longtemps - il était dans mon premier court métrage. Lorsque je l’ai choisi pour «Les Choristes», il était encore le Kad de « Kad et O » et non pas Kad Merad et encore moins un recordman d’entrées. J’ai été le premier à parier sur lui en tant que comédien « sérieux ». Il a un éventail très large et il est doté d’un formidable instinct de la nature humaine. Quant à Clovis, j’avais envie de travailler avec lui depuis longtemps. J’ai écrit en pensant à lui, en faisant le pari qu’il accepte ! Je ne le connaissais pas du tout mais je ne pouvais envisager personne d’autre. Je lui ai parlé de l’idée, il m’a dit « Pourquoi pas ? ». Après avoir lu, il était convaincu. Malgré des engagements au théâtre, il s’est organisé pour pouvoir tenir le rôle. C’est, je crois, un des acteurs d’aujourd’hui les plus «comédiens». Ça nous faisait sur le plateau des profils extrêmement différents mais ils sont devenus amis. J’en étais très heureux

Comment définiriez-vous leurs personnages ?
Allons y encore dans les références ! Pigoil, le personnage joué par Gérard Jugnot, je le voyais un peu comme ceux qu’interprétait Bernard Blier ou Jack Lemmon, un monsieur « tout le monde » qui n’a au départ pas beaucoup de courage, pas beaucoup de force, rien d’un jeune premier, mais qui va trouver dans les événement qui se présentent, la force de devenir un héros malgré lui. Pigoil et le môme Jojo, Jugnot et Maxence, c’est comme une suite spirituelle des «Choristes» : voilà comment Clément Mathieu aurait pu élever Pépinot ! Le personnage de Jacky Jacquet, que joue Kad, s’inscrit pour moi dans la tradition de ces grands excentriques interprétés par Jean Tissier, Le Vigan ou Carette. Je me suis beaucoup servi de la candeur un peu enfantine que Kad dégage et que j’aime beaucoup. Kad et Jacky Jacquet ont un point commun : ils sont toujours un peu épatés d’être là où ils en sont ! Enfin, Milou, le personnage de Clovis, est une sorte de Reggiani ou de Gabin. Comme eux, il incarne naturellement cette aristocratie ouvrière si représentative de l’époque. D’autant qu’il a ce phrasé populaire qui lui permettait d’entrer dans le rôle comme dans un gant. Milou est quelqu’un de fier, qui s’est forgé une attitude d’indestructible. Ce qui ne l’empêche pas de baratiner les filles en travestissant un peu la vérité. Jusqu’au jour où il croise Douce. C’est comme Gabin : il paraît cloisonné dans son personnage jusqu’au moment où il tombe amoureux.

Autre découverte, autre révélation : Maxence Perrin, le fils de Jacques, qui joue le môme Jojo. C’est facile de diriger son cousin ?
Maxence Perrin est effectivement mon petit cousin mais sur un plateau, je le traite comme un acteur. Je suis halluciné de sa ressemblance avec Jacques Perrin au même âge, celui que les cinéphiles observateurs peuvent reconnaître dans « les Portes de la Nuit » de Carné. Je l’avais déjà dirigé dans « Les Choristes » où il jouait le petit Pépinot. Sa relation avec Gérard dans « Faubourg 36 » est presque une suite des «Les Choristes». Il est très doué. Il va maintenant entrer dans l’âge où il devra apprendre à faire prospérer son talent et passer aux étages supérieurs. Dès lors, tout lui sera ouvert.

Il y a des seconds rôles marquants dans « Faubourg 36 » : Pierre Richard, Bernard-Pierre Donnadieu, François Morel, Julien Courbey, Eric Naggar...
Depuis tout petit, j’ai une passion pour les acteurs et je retiens toujours les noms de ceux que je remarque dans les films, à la télé, au théâtre, et avec lesquels j’aimerais travailler... Là, grâce au nombre de personnages, j’ai pu en employer pas mal ! Galapiat, que joue Donnadieu, est intelligent et manipulateur comme le Jules Berry du « Jour se lève » ou le Claude Dauphin de « Casque d’or ». Je ne voulais pas tomber dans la caricature du « mauvais à abattre ». Au contraire, je voulais quelqu’un qui soit menaçant et en même temps touchant. Bernard-Pierre, qu’on ne voit décidément pas assez au cinéma, a su rendre ce côté inquiétant - il n’a pas besoin d’en faire trop pour avoir l’air menaçant et même quand il dit « je t’aime » il peut faire peur ! - mais sans occulter son aspect fragile. En effet, son talon d’Achille, comme pour le diable des « Visiteurs du soir », c’est l’amour. Monsieur TSF - que joue Pierre Richard - est un vieil original qui, à cause d’un chagrin d’amour, a décidé de ne plus jamais sortir de chez lui. Depuis vingt ans, il passe son temps à écouter la radio, jusqu’au jour où le destin va en décider autrement et va lui faire retrouver sa splendeur passée. Pierre a été un des deux ou trois acteurs les plus populaires en France dans les années 70/80 puis, comme c’est arrivé à tous les grands comiques dont Chaplin, il a décidé un jour de mettre en veilleuse son personnage. Si aujourd’hui, Pierre n’est plus le « distrait », il reste néanmoins habité par cette gloire qui a été la sienne, comme Monsieur TSF. Il a un très beau visage, un regard magnifique, un beau port - tout cela correspondait à l’allure de Monsieur TSF, musicien de talent et chef d’orchestre. En plus, Pierre amène avec lui quelque chose de physique - et c’est très physique, un chef d’orchestre ! - de burlesque, de léger, de poétique qui a nourri ce personnage bien au-delà de ce qu’il était écrit. C’est également vrai pour François Morel, qui a amené au personnage de Célestin une poésie et une drôlerie qui sont allées bien au delà du script.

Pourquoi ne pas avoir tourné en France ?
Je ne voulais pas tourner dans la région parisienne parce que je ne voulais pas, pendant quatre mois, avoir l’impression d’aller au bureau ! Dès qu’on est loin de chez soi, il y a une mobilisation, une implication de l’équipe bien plus grande. Et sur quatre mois, il était essentiel que cette implication ne faiblisse pas. On fait aussi du cinéma pour vivre des aventures singulières, des moments exceptionnels. On n’a pas trouvé ce qu’on cherchait en France. On a alors visité pas mal de pays : l’Espagne, l’Allemagne, la Bulgarie, la Roumanie... Finalement, le pays qui nous offrait le plus de garanties en termes de coût, de qualité des techniciens, et de distance, c’était la république tchèque, à côté de Prague. Je suis resté là-bas six mois et on y a tourné 90% du film. Et le reste dans quelques rues de Paris...

Qu’est-ce qui vous a fait choisir Tom Stern, le chef opérateur de Clint Eastwood ?
Non pas, comme je l’ai déjà lu, parce que je voulais me « payer » le chef op de Clint Eastwood... Les gens s’imaginent qu’on peut tout acheter ! Si Stern n’avait pas eu envie, si le projet ne l’avait pas intéressé, il ne serait pas venu. Ce que je cherchais, c’était une lumière contrastée, sculptée, avec de vrais parti-pris. J’avais beaucoup aimé ce que Tom avait fait de « Mystic River », « Million Dollar Baby », les nuances désaturées de « Mémoires de nos pères » et « Lettres d’Iwo Jima » etc. Il y avait peu de chance qu’il accepte mais quand j’ai appris qu’il avait une maison dans le Gers, j’ai eu davantage d’espoir. Un américain Gersois ne peut pas être tout à fait mauvais ! Je l’ai appelé, il m’a demandé de lui envoyer le scénario. Vingt quatre heures plus tard, il me rappelait pour me dire qu’il adorait le projet et m’invitait à passer trois jours chez lui pour voir si on allait s’entendre. Je suis donc descendu chez lui. On a mangé du foie gras, bu de l’armagnac, et joué à la balle avec le chien. On a vu qu’on se plaisait bien

 

 

 

 



 

      

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