Comment s’est passée la rencontre avec Agnès Jaoui ?
Je suis arrivée aux essais hyper concentrée sauf que la
disposition du lieu, à la production, faisait que j’entendais
la comédienne qui me précédait. Quand mon tour est
venu, j’avais perdu mes moyens, je ne savais plus le texte,
j’étais vidée. Mais je sentais qu’Agnès Jaoui voulait que j’y arrive.
Jamel Debbouze, qui devait me donner la réplique, et elle attendaient
que quelque chose se passe, mais j’étais bloquée. Alors
j’ai improvisé. Je ne sais plus ce que j’ai fait mais j’ai tout
fait sauf dire le texte, j’étais dans un état second. Je suis
sortie de là effondrée. Vainement, j’ai appelé l’agent pour
demander une nouvelle audition. J’ai ré-insisté, toujours
sans succès. Et puis un jour, j’ai eu la surprise du message
d’Agnès qui me proposait le rôle...
Comment expliquez-vous son choix ?
Je crois qu’elle choisit ses acteurs d’abord en tant que
personnes. Sur le tournage, je n’avais pas l’impression de
jouer mais de vivre. Ce n’est pas tant que j’ai improvisé
mais j’ai donné des choses de moi très intimes, comme si
je n’avais pas conscience de ce que je faisais, comme si ça
m’échappait. Une manière d’être dans la vérité malgré soi.
Cette expérience peut sembler inattendue dans le cadre de
son cinéma, qui repose avant tout sur un scénario et des
dialogues très écrits...
Oui, c’est un paradoxe total ! Quand on lit le scénario
d’Agnès et Jean-Pierre Bacri, on se dit : «Mais ces dialogues
sont d’une précision inouïe !» On a l’impression de tout
voir, que les scènes sont simples et intelligentes, qu’il y a
juste à dire le texte et ce sera bon. En fait, c’est un cinéma
où tu es obligé de ressentir les choses de l’intérieur pour
être juste au jeu. Si tu ne t’appropries pas physiquement
les choses, tu es direct à côté de la plaque ! D’autant qu’ils
travaillent beaucoup en plans séquences.
Comment arrivent-ils à obtenir cet état de jeu ?
Agnès te laisse hyper indépendante. À partir du moment
où tu es choisi, c’est à toi de te débrouiller. Ce n’est pas
toujours facile mais je crois que c’est ce qui rend le
tournage très intime. Car derrière la discrétion apparente
d’Agnès, il y a une présence et une générosité inouïe.
Agnès, Jean-Pierre et le reste de l’équipe sont toujours à
l’affût de ce qui va se passer. Cela crée des relations très
fortes entre les gens. On a l’impression d’être enveloppé
à 360° et il faut s’abandonner complètement à ça. Agnès est à l’image et Jean-Pierre a le retour son quand il ne
joue pas lui-même. Ses réactions à lui aussi me portaient.
Si tu n’es pas juste vocalement, tu ne peux pas jouer dans
un film d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. L’ingénieur du
son, Jean-Pierre Duret, n’est pas qu’un technicien. C’est
un mélomane et il te fait accoucher de ta voix. À chaque
fois qu’il vient te parler, ce n’est jamais pour te renvoyer
à un problème technique mais à toi en tant que personne.
Il n’est pas seulement là pour enregistrer, il est comme
engagé physiquement à tes côtés dans la scène, comme
si sa présence te permettait de t’oublier complètement,
d’être pleinement dans le moment.
Que vous racontiez-vous sur votre personnage ?
Avec Agnès, on a fait une lecture toutes les deux chez
elle. C’était un moment ensemble, plus pour construire un
lien et une confiance que pour parler du personnage. Mais
sur le tournage, je tenais le journal d’Aurélie. J’imaginais
ce qu’elle ressentait suivant les scènes que je jouais...
C’est la première fois que je fais ça sur un film ! Pour moi,
la phrase la plus emblématique, même si elle est anodine,
est quand Aurélie dit à Karim : «Tout à l’heure il faisait
beau, maintenant il fait froid.» Tous ces personnages se
laissent beaucoup aller au gré de leurs sensations. Même
s’ils s’empêchent beaucoup de choses, ils savent aussi
prendre la vague à deux, partager des moments. Ils vivent
des choses éphémères... mais qui les modifient. À la fin
du film, chacun a traversé une expérience...
Vous pensez que l’expérience de ce film est importante
pour vous ?
Ah oui ! Je ressors bouleversée de cette expérience qui
m’a vraiment fait grandir. Agnès et Jean-Pierrem’ont
appris que jouer, ce n’est pas que préparer un rôle,
réfléchir, prendre des notes. C’est aussi se laisser voir.
Généralement, on joue pour se masquer. Avec ce film, j’ai
aussi appris à ne pas cacher ce que je suis.
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