Alain Corneau raconte que vous l’avez réveillé à sept heures du matin, pour lui dire votre enthousiasme…
Dès la lecture, je me suis dit que ce rôle, ce scénario, cette aventure étaient un cadeau. C’est une histoire magnifique, une grande tragédie intemporelle, un rôle mythique autant pour un acteur que pour un spectateur : chacun veut jouer ou être Gu…
Qu’est-ce qui rend ce rôle mythique ?
Le fait que, quand Gu s’évade, après un bon nombre d’années en prison, il soit autant décalé dans son époque. Il est moralement déphasé. Il croit encore, en tant que gangster, au respect de la parole donnée et d’une certaine hiérarchie. Attention, je ne dis pas que la parole donnée soit une affaire d’époque. La parole est indispensable quelque soit l’époque et la profession. Chacun a le choix entre être un homme ou être une lope… Mais Gu est décalé. Quand il s’évade, il découvre que son monde a changé, que tous n’appliquent plus les mêmes règles. Heureusement l’amitié, autre valeur fondamentale, est toujours là. Gu a encore des amis.
José Giovanni aimait citer cette phrase connue chez les gangsters : « Si tu as deux amis, c’est deux de plus que tout le monde… »
En fait, tant que ces types occupent un rang et sont craints, ils sont très entourés, ils ont plein d’amis. Gu a la chance de retrouver à sa sortie de prison, un bon réseau d’amis qui occupent encore la place.
Comment se prépare-t-on au rôle de Gu ?
Le scénario étant très proche de l’esprit du livre de Giovanni, pour ne pas trop relire le scénario, j’ai beaucoup lu le livre. Je me suis imprégné de ces gens, de cette époque, des dialogues et des descriptions de Giovanni. Ça, c’est pour avant. Parce que là, quand je joue, je ne sais pas. Quand je tourne, je suis à l‘écoute des autres, je m’imprègne de tout ce qui se passe : le jeu avec mes partenaires, le rapport avec le metteur en scène, mais aussi les décors, les lumières, l’atmosphère de la scène. Je suis dans une sorte de flottement, je sens que tout est en place, je ne suis pas dans la psychanalyse ou la réflexion, je suis uniquement dans l’action, surtout pour ce rôle. Ce qui nous entoure est suffisamment fort pour être dans l’euphorie, l’excitation, le plaisir, la jubilation de l’état de jeu. Je retrouve des sensations d’enfant de cinq ans… Cela tombe bien pour jouer Gu, qui a quelque chose d’enfantin, il a une vision assez manichéenne et enfantine de la vie, comme souvent chez ce type de gangsters. Ils sont axés sur les objets, les revolvers, les voitures, le look, les accessoires. Et puis il y a cette part d’intense adrénaline qu’on ressent quand on va faire un coup, qui est un refus de la réalité, du quotidien.
Quel genre de rapport ont Gu et Orloff selon vous ?
Ils ont en commun un certain art de faire. Chacun est un seigneur dans sa catégorie et tous deux s’en souviennent. Il y a entre eux une admiration réciproque. En plus, ils ont les mêmes goûts… Il y a aussi de l’admiration entre Gu et Blot. Bien sûr, Blot ne rêve pas un instant d’être Gu, mais souvent chacun admire les coups de l’autre, comme cela peut être le cas entre la proie et le chasseur. Chacun surprend l’autre.
Une chose les sépare : Blot parle beaucoup, on dirait presque qu’il s’écoute parler, alors qu’il y a une grande économie de mots chez Gu…
Blot fait des tirades, des monologues, tandis que Gu choisit ses mots avec une très grande précision. Chaque mot de lui, c’est de la nitroglycérine. Gu est un homme intense, très tendu. Il a du poids et use des mots avec beaucoup de parcimonie et de justesse, dans un vocabulaire très typé de son milieu. Il y a des images très fortes dans ses mots. C’est un plaisir pour un acteur d’avoir à sa disposition comme outils ces pierres préhistoriques forgées dans cette langue-là. C’est du vrai travail d’artisan. Il n’y a plus qu’à les dire, ces mots. Ils sont tellement justes…
Gu parle peu, et pourtant il va se faire piéger et se mettre à parler…
Peut-être que ce sont les autres qui ont raison, peut-être qu’il est trop vieux. Moi, je pense que, vingt ans plus tôt, il aurait senti le piège qu’on lui tendait. Dans l’action, comme dans l’instinct, il a vieilli. Mais attention : il réagit. Son deuxième souffle, c’est sa renaissance, après le casse il refait le beau, il se sent beau. Et puis, il est aidé, il a de la chance. Ses deux amis sont les bons amis à avoir. Manouche représente à la fois sa chance et sa perte. Sans elle, il n’aurait peut-être pas jugé utile de participer au casse. Il le fait, pour ne pas partir avec son argent à elle et c’est normal, il agit en fonction de sa dignité d’homme, de son honneur. Ce film, c’est l’histoire d’un homme qui suit son destin. C’est inéluctable. Ces destins là, en tant que spectateur, ça me rend malade, ça me pétrifie. C’est terrible de regarder et de s’identifier à quelqu’un que rien ne peut arrêter, que rien ne peut dévier, même pas l’amour d’une femme exceptionnelle. Gu n’a recours à son instinct de survie que pour sauver son honneur, mais pas sa vie. C’est magnifique, et c’est ce qui le rend très bouleversant.
Pourquoi selon vous utilise-t-il toujours la même arme ?
Je crois qu’il a décidé avant tout le monde que c’était cuit, donc il avance à visage découvert pour signer la mort des autres. Je dis mort, je n’ai pas dit meurtre ni crime, moi je ne peux pas, pour moi Gu c’est un chevalier… Il signe sa vengeance. De toute façon, il s’est juré qu’il ne retournera jamais en tôle, donc il n’a rien à perdre.
Enfin, vous tournez un film sous la direction d’Alain Corneau…
Cela faisait 16 ans, depuis 1990, qu’on essayait de travailler ensemble. Il y a eu trois tentatives. La quatrième est la bonne, et vu ce qu’on est en train de faire ensemble, je me dis qu’on a bien fait d’attendre... Alain, il a une qualité que très peu ont encore, c’est une volonté de traiter les sujets, le tournage, l’aventure avec une extrême rigueur à chaque niveau et à chaque étape, que ce soit dans l’écriture, le choix du casting, la préparation. Mais il fait tout ça avec une jubilation enfantine. Et le tournage est très agréable à cause de cette jubilation d’enfance et de son rapport très ouvert aux autres. C’est un tournage qui nous glisse entre les doigts comme des semaines de vacances. C’est franchement assez exceptionnel. Cela tient beaucoup à lui. Moi, quand j’arrive sur un film, je ne veux rien savoir d’avance, je ne veux pas connaître les décors par exemple. Pour éviter toute forme d’ennui, je n’anticipe pas. Je sais très bien vivre l’instant présent et en profiter pleinement car par définition, cet instant passe très vite. Je suis très spectateur de tout et donc, très épaté par la constance de l’énergie, du plaisir et de la qualité des relations humaines sur ce tournage. Vraiment très épaté. Et chaque jour on se nourrit aussi de ça. On est forts de nous-mêmes.
Parlons de vos partenaires. Vous aviez déjà tourné avec Monica Bellucci. Qu’est-ce qui la caractérise, et je ne parle pas de son physique…
Mais son physique compte aussi... Monica est une partenaire exceptionnelle pour un acteur, car elle donne d’emblée ce que l’autre attend d’elle. On n’est jamais déçu par elle. Elle est très généreuse dans son jeu, elle donne des émotions. En plus, humainement, c’est une fille que j’aime beaucoup.
C’est la première fois que je joue avec Jacques Dutronc. Il est tout à fait exceptionnellement épatant dans ce personnage de gangster un peu décalé, solitaire, qui a ses règles bien à lui. Contrairement à Gu, il a un instinct de conservation très aigu... J’aime aussi la relation entre Orloff et Manouche. Elle a un instinct de survie mille fois plus développé que quiconque. On sent qu’elle ne sera plus jamais pauvre, ni seule. Sans ça, elle ne peut pas vivre. Elle commence veuve, puis avec Gu, et finira avec Orloff avec la bénédiction de Gu qu’elle aime vraiment. C’est une grande et belle histoire d’amour entre elle et Gu. Et Orloff est fasciné par elle. Je crois que c’est peut-être la première fois qu’il tombe amoureux. Tandis que Blot, qui a le sens des réalités, a un intense béguin lucide pour Manouche. Dutronc incarne un homme droit, solitaire, mais une sorte d’arbitre, tandis que Michel Blanc joue un personnage bien plus opaque, qui porte un regard très pointu et perçant sur les personnages qui l’entourent. Quel bon casting…
Parmi les scènes que vous avez déjà tournées, lesquelles vous ont le plus marqué ?
Honnêtement, j’ai tout oublié de ce qu’on a déjà fait. Je suis dans l’instant, j’engloutis les actions, les émotions. Il n’y a pas une scène qui ne soit jubilatoire, de part la construction du scénario. Rendez-vous compte : il n’y a aucune scène d’exposition, on est à vif chaque jour. C’est un plaisir d’enfant. Chaque jour quand je joue, j’ai 10 ans ! Je retrouve le même état de jeu que quand j’étais petit, quand je tirais avec les doigts en faisant le bruit de la balle. Mais quand on était celui qui était tué, cela faisait aussi mal… Etre acteur, c’est totalement lié à l’enfance. Les hommes sont fait de cette multiplicité, on est dix mille choses, bon, mauvais, salaud, héros… Ce métier m’aide à assumer ça. Il m’aide à ne pas devenir dingue avec ça…
Vous n’êtes pas tenté par la mise en scène ?
Je n’ai aucune envie de mettre en scène. D’abord, j’ai la chance d’avoir de grands metteurs en scène qui me demandent, donc je n’ai aucune frustration et je me sens créateur dans mon métier d’acteur. Si j’étais derrière la caméra, je ne saurais pas où la placer. En revanche, quand je suis devant, si elle est mal placée, je le sens tout de suite. Je sais où est ma place
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