Vous avez accepté le rôle aussitôt après avoir lu le scénario
Bien sûr ! D’abord, le scénario était impressionnant. Et puis j’avais très envie de travailler avec Alain Corneau, je rêvais d’être sur un plateau avec lui, et j’avais raison d’en rêver : chaque jour passé avec lui est une leçon de cinéma. Pour une italienne, jouer dans un film français de cette ambition, c’est une chance incroyable. Et puis Manouche est une femme incroyable.
Décrivez-nous Manouche comme vous la voyez…
Manouche représente une époque où les femmes avaient une manière d’être très différente. Elle vient de la rue, mais elle s’est reconstruite. Elle voulait appartenir à une autre classe sociale. Elle est devenue riche, elle incarne une bourgeoise, mais sa vraie nature est restée celle d’une gitane. C’est ça Manouche : une surface élégante, qui cache une nature sauvage. Cette double personnalité est très intéressante à jouer.
Manouche est née parmi les gangsters. Leur monde est le seul qu’elle connait. Le premier homme de sa vie, Paul, elle le rencontre à 16 ans, et il la surnomme Manouche parce qu’elle aime danser et porter des couleurs vives. Cette réalité des gangsters, ce monde cruel et violent, elle le connaît par cœur, elle en respecte les règles et les principes.
Derrière son image lisse et posée, on sent qu’elle tire les ficelles…
En cela, elle est une vraie héroïne de film noir, c'est-à-dire un univers d’hommes perturbés par la présence d’une femme. On pense que les hommes dictent les règles, mais derrière chaque homme il y a une femme et derrière Gu, il y a Manouche. Elle sait que cet homme est voué à une tragédie dont même elle ne peut pas le sauver. Elle essaye de lutter contre ce destin, car c’est une femme qui amène la lumière. Mais autour d’elle le destin est déjà écrit. Elle lutte pour sauver Gu, même si elle sait qu’il est destiné à la mort. Et en essayant d’échapper à cette tragédie, elle aussi trouvera peut-être son deuxième souffle.
Vous avez voulu que Manouche soit blonde…
Trouver le physique d’un rôle aide beaucoup à le construire. Après avoir lu le scénario, j’ai pensé aux actrices françaises de cette époque, fin 50, début 60, qui m’ont inspirées : Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, cette époque où les femmes avaient un corps très dessiné et des cheveux blonds. Et soudain c’est devenu une évidence : voilà, Manouche est blonde. A l’époque, l’imaginaire de la féminité passait par la blondeur. Une blondeur avec des racines un peu foncées, car ce n’est pas sa vraie couleur. Elle s’est faite blonde, cela fait partie de l’image qu’elle s’est construite pour se sauver, pour devenir autre chose qu’une fille de la rue. Cette femme blonde et élégante qu’elle devient est une image qui la protège et lui donne une apparence bourgeoise, ce qu’elle n’est pas du tout.
Et Alain Corneau a été difficile à convaincre ?
Pas du tout. Il m’a fait confiance, on a fait des essais. Cette Manouche blonde perchée sur ses talons, avec son maquillage soigné, ses robes ajustées, elle a été là tout de suite... C’est d’ailleurs rare un metteur en scène qui s’intéresse autant à la façon dont on construit physiquement son personnage. Il s’est beaucoup intéressé à la construction physique de Manouche, il était très présent à la préparation du personnage : cheveux, maquillage, costumes. De toute façon, il est très attentif à tout…
Manouche, c’est aussi une grande amoureuse…
Dans ce monde violent qui est le sien, elle sait mentir si c’est nécessaire, mais surtout elle sait aimer et elle est prête à se sacrifier pour son amour. Elle peut avoir une vraie violence, elle peut baratiner les autres, mais elle est très honnête envers les sentiments que Gu lui inspire. Je crois qu’au fond, elle a toujours su qu’elle l’aimait. Quand elle apprend son évasion, on sent qu’elle est bouleversée. Dans le livre, on dit qu’elle était attirée par lui dès leur première rencontre, mais à l’époque, elle est avec Paul et lui reste fidèle. Même si Gu n’est pas ce qu’on appelle un bel homme, elle est attirée par sa force morale. Elle sent qu’il pourrait la protéger. L’attraction physique est très forte entre eux, car Manouche est une sensuelle, une charnelle. Donc, elle est attirée physiquement, et moralement. C’est une belle histoire entre deux adultes lucides. Ils viennent de loin, chacun. Elle a vu beaucoup de gens mourir autour d’elle. Elle a appris à se défendre. Mais elle ne peut exister que si elle a un homme à ses côtés, car elle a besoin d’une protection dans ce milieu. Quand elle comprend qu’avec Gu, elle va vers sa mort, quand elle comprend qu’elle ne peut plus rien faire pour lui, alors son instinct animal la pousse vers Orloff. C’est la loi de la jungle. Manouche a un instinct très sûr et un attachement à la vie très profond. Elle veut essayer de vivre le plus longtemps possible. Orloff sera son deuxième souffle, sa dernière chance.
Vous êtes bien entourée dans le film…
J’ai bien conscience que j’ai la chance de jouer avec la crème du cinéma français. Ces acteurs là étaient à des années lumière de moi il y a encore peu de temps. Jouer avec eux rend votre travail très facile, car ils sont une source d’inspiration constante quand ils jouent face à vous, leur jeu est simple et naturel, ce n’est pas du tout paralysant, bien au contraire, cela m’inspire, cela me donne envie de me dépasser. En plus, ces hommes là ont dans la vie un charme fou. Ils ont un regard, une masculinité, mais aussi la fragilité qu’ont les grands acteurs. Quand ils jouent, on dirait que rien n’est écrit, qu’eux même inventent les mots et du coup les mots n’ont plus de poids. On joue, mais on croit tellement à ce qui se passe entre nous qu’on ne sent plus le jeu.
L’atmosphère n’est pas tendue sur le plateau…
C’est un plateau où chacun est très concentré. Et nous on se sent choyé car Alain Corneau protège ses acteurs. Son amour pour le cinéma se traduit au quotidien par un respect pour nous, il nous soigne, il nous protège. On se sent aimé et respecté, c’est un plaisir. On travaille tous, acteurs et équipe, dans une grande concentration, il n’y aucune perte de temps. Chacun est détendu parce que chacun est à sa place, la connait, et la tient. Alain Corneau fait peu de prises, ou, plus exactement, il fait toutes celles dont il a besoin jusqu’à ce qu’il ait la bonne. Quand il l’a, il le sait, il le dit et il passe à la suivante. On sent son expérience. Dans ces conditions, c’est difficile de se tromper, mais si on se trompe, il est là, il voit tout et ça m’a donné confiance de savoir que si je trébuchais, il serait là pour me rattraper.
Que pensez-vous des partis-pris esthétiques du film ?
Réaliser un film qui soit en même temps moderne et intemporel, bouleverser les couleurs du genre pour le mythifier, faire rentrer l’influence asiatique dans le film noir français, ça me plait énormément. Je trouve cela très intelligent. Avec Bertrand Blier j’incarnais une femme sublimée, tandis qu’ici, je suis à l’opposé. Manouche est une femme très réelle.
Et comment vous sentez-vous en blonde ?
Là, maintenant, je SUIS blonde. Le premier jour, j’avais peur, je voulais que tous y croient sur le plateau. Aussi, il fallait créer cette blondeur, trouver la lumière et la couleur de teint qui allait avec la blondeur. Maintenant, quand je vais redevenir brune, ça va être un choc pour moi…
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