Vous avez été expulsée du Chili en novembre 1974. Vous étiez militante de la résistance à la dictature, la compagne de Miguel Enriquez, leader du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), assassiné. Aujourd’hui, vous faites un film sur la mémoire en retournant sur ces événements dramatiques.
Dans le reportage que vous aviez réalisé en décembre 1974, pour la télévision hollandaise, je disais : « Nous vivions la vie normale des gens du quartier, dans notre maison rue Santa Fe. Nous avons été encerclés
par la Dina (services secrets de Pinochet) et les militaires, une force de 500 hommes. Miguel a résisté pendant deux heures, seul... Et il est mort au combat. Nous étions des gens ordinaires face à une situation
exceptionnelle : Miguel Enriquez n’était pas une victime, ni un héros, mais un homme qui se battait. » Le film que je réalise aujourd’hui raconte ces mêmes faits mais, comme la lumière a changé, les zones
d’ombres ne sont plus les mêmes. Quand j’ai répondu à votre interview ce jour-là, il y avait une chose essentielle que j’ignorais alors : pourquoi avais-je survécu ? Je savais que Miguel m’avait abritée derrière un petit meuble, qu’il m’avait protégée, qu’il m’avait parlée, et puis le silence. Trente ans plus tard, en retournant avec une caméra dans la rue Santa Fe, dans la maison où nous vivions clandestinement, je retrouve ce quartier populaire inchangé et surtout les mêmes voisins. Eux se souviennent. J’apprends enfin qui a osé me prendre dans ses bras, malgré les tirs et les militaires, et m’emmener dans une ambulance aux urgences de l’hôpital : c’est Manuel, notre voisin d’en face, un ouvrier qui m’a sauvé la vie. Il dit simplement, « C’était normal ». Il m’a dit aussi : « J’ai vu Miguel aller jusqu’au coin de cette rue… puis revenir vers la maison. A ce moment-là du combat il pouvait s’enfuir, sauver sa vie, mais il est revenu sur ses pas… C’est la preuve qu’il ne vous a pas abandonnée.»
Pourquoi est-il si important de découvrir la vérité sur cette bataille de la rue Santa Fe ?
Je pense qu’on ne comprend jamais comment il est possible de survivre à la perte d’un grand amour, comment on survit à l’absence. Et pourtant, ma mémoire est passée de l’horreur et du mal au bien. Pendant longtemps, il n’y a eu pour moi au Chili que des fascistes. Même si je savais qu’on trouvait encore de l’humain entre les prisonniers, dans les maisons de tortures et dans les camps, je n’avais qu’une seule perception, celle du mal et de la peur. Grâce à Manuel, je me suis souvenue aussi qu’il y avait eu “des gestes de bien”. Cela a fait basculer mon rapport au pays, m’a redonné la joie de retrouver ce peuple. Je suis revenue filmer dans la rue Santa Fe comme une personne qui revient là où une vie a été brisée. Mais j’ai compris enfin cette manière d’être, cette façon de lutter d’un peuple qu’on n’avait jamais consulté, à qui on n’avait jamais demandé son opinion sur la dictature. Cela m’a permis aussi de quitter la rue Santa Fe pour aller poser ailleurs, chez les militants survivants, chez mes amis, la question obsédante : cela valait-il la peine ? Miguel et les autres sont-ils morts pour rien ? C’est avec leurs mémoires, leurs mots et leurs vies que la narration avance. Du film centré sur une histoire personnelle je passe à un film choral, celui des voix d’une génération de révolutionnaires.
En Europe, la lutte du Chili était un symbole de résistance contre le fascisme, comme l’avait été le combat contre le nazisme.
Expulsée du Chili, réfugiée politique, je me suis finalement installée en France, parce qu’il y avait justement une fraternité immédiate, celle du combat contre le fascisme. Les résistants au nazisme en Europe avaient vécu comme nous, les militants le racontent dans le film, dans la clandestinité, une lutte armée inégale en force, avec la torture, la mort, les risques et l’éloignement des enfants, mais aussi la solidarité, le bonheur, l’amitié. Ici et là-bas, ils étaient portés par des convictions et la certitude de vaincre. Notre expérience, je l’ai partagée avec des amies rencontrées en exil et des femmes résistantes de l’époque de la guerre. Elles m’ont aussi aidée à traverser la défaite et à mener sans complaisance une réflexion sur les armes et la violence. Ainsi, j’ai réussi à dépasser le statut de “veuve du héros”.
En quoi le mouvement d’aujourd’hui au Chili ressemble-t-il au MIR, votre mouvement révolutionnaire sous Allende ?
Simplement parce qu’il veut aussi une société plus juste où les pauvres auraient droit à une vie digne. Dans les années 80, la résistance ouverte contre la dictature naît et grandit dans les “poblaciones”, ces quartiers pauvres organisés. L’arrivée de la démocratie en 1990 marque, paradoxalement, le déclin de ces organisations populaires
qui poussèrent Pinochet dehors. Aujourd’hui la décomposition des liens a fait de ces lieux le règne des trafiquants de drogue mais ces jeunes, nos enfants, qui sont toujours une minorité, jouent un rôle fondamental dans l’éveil de la conscience et du désir d’agir. Oui, j’y ai retrouvé Miguel. J’y ai trouvé des hommes et des femmes qui étaient comme nous, iconoclastes, avec la même insolence, qui ont choisi de vivre “sur le terrain”, comme on dit maintenant, qui travaillent et vivent dans les “poblaciones”, agissent et pensent pour s’organiser et faire de la politique aujourd’hui. Dans une société qui n’a pas d’éducation publique, il faut tout faire, tout inventer, utiliser les télés locales, l’Internet, créer des centres sociaux, des écoles maternelles, des ateliers de hip hop, des orchestres symphoniques, du théâtre… C’est parce que je les ai rencontrés au cours des tournages étalés sur deux ans que le film montre le présent, en quelque sorte se souvient du passé au présent. « Tant que nous serons vivants, nos morts ne seront pas morts », disent-ils.
Les dictatures d’Amérique latine ont toutes perdu la bataille. Quelle mémoire voulez-vous transmettre à la nouvelle génération de cette époque ?
Le continent va vers plus de liberté et de justice sociale. Mais malgré la victoire aux élections de Michèle Bachelet, une femme qui a connu la torture, l’exil et l’assassinat de son père, le Chili reste le laboratoire de l’ultra libéralisme dans le monde. Alors, il est compliqué là-bas de faire entendre notre histoire. Des mots comme engagement, résistance, solidarité, justice sociale, tombent à côté. La pensée dominante nous a figés dans un passé perçu comme arriéré, nous a déclaré frustrés, amers. Ils ne peuvent pas comprendre que notre mémoire porte aussi et surtout le souvenir des instants de joie, ceux qu’on ne peut vivre que dans la lutte collective, jour après jour, pour changer le cours fatal des choses. Mon film n’est pas une commémoration de Miguel, du MIR, ni de tout ce pourquoi on combattait, mais une réflexion lucide et féroce sur l’engagement politique et le prix à payer. “Calle Santa Fe” me permet de quitter vraiment le camp des survivants, et je retrouve aujourd’hui l’ardeur de vivre au Chili. Tout au long du film j’essaie de récupérer la maison de la rue Santa Fe, où nous vivions avec Miguel. Plus j’avance dans la redécouverte de notre histoire, dans les rencontres avec les militants et leur vie d’aujourd’hui, avec les jeunes de maintenant, plus je suis persuadée de ce qu’ils me disent : « Cette maison, pour quoi faire ? Miguel n’est pas au musée, toi non plus. Viens avec nous, écris des livres, fais des films ». C’est ce que j’essaie de faire.
A partir des propos recueillis par le réalisateur Ludi Boëken pour un article paru dans Libération, le 22.07.06 intitulé « Une réflexion sur le Chili, l’engagement politique et le prix à payer »
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