Notes de Production- Blindness |
LA QUÊTE
En 1995, José Saramago publie le roman L'Aveuglement. Don McKellar découvre la traduction anglaise en 1997, mais c'est seulement au festival de Mar del Plata où il présente son film LAST NIGHT qu'il laisse entendre au producteur Niv Fichman de Rhombus Media qu'il réfléchit à une adaptation du livre. “Saramago a écrit sur des choses dont j'avais parlé dans LAST NIGHT mais il aborde les problèmes d'une manière plus exacerbée ” constate Don McKellar.
Après lecture du livre, Niv Fichman partage l’enthousiasme de Don McKellar et décide d’acquérir les droits d’adaptation. Malheureusement, l'agent de José Saramago leur annonce que les droits du livre ne sont pas disponibles, que ce soit pour eux ou pour tous les autres acquéreurs potentiels (parmi lesquels Whoopi Goldberg, Diego Luna, ou même Fernando Meirelles). “J’ai longtemps résisté, car il s’agit d’un récit violent sur la dégradation sociale et je ne voulais pas qu’il tombe entre n’importe quelles mains ” confie José Saramago au New York Times en 2007. Lorsque Saramago reçoit le prix Nobel de Littérature en 1998, McKellar et Fichman sont persuadés que leurs chances d'aboutir s'amenuisent mais ils insistent tant qu’en juillet 1999, Fichman reçoit un appel de l'agent de Saramago : il est prêt à les rencontrer à Lanzarote aux Iles Canaries.
Toutes affaires cessantes, McKellar quitte un festival de cinéma en Australie et Fichman prend l'avion de Toronto. Les deux hommes se retrouvent à l'aéroport de Lanzarote. “Je crois que Saramago a été impressionné par notre implication” se souvient McKellar, “Il a cru en notre intégrité et a été rassuré par le fait qu’aucun studio n’était lié au projet… Il a aussi dit qu'il aimait le fait que nous soyons Canadiens.” Au départ Fichman et McKellar pensaient que L'Aveuglement résumait les tragédies du XXe siècle.
En 2003, durant le long travail d'adaptation, l'épidémie de SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) toucha Toronto, leur ville, qui fut stigmatisée lorsque l'OMS diffusa un avertissement sans précédent dissuadant les voyageurs de s'y rendre. Le SRAS fut suivi du Tsunami en décembre 2004 puis par l'ouragan Katrina à La Nouvelle Orléans en août 2005. Réaliser que tous ces événements avaient entraîné des violations des droits de l'homme les amena à voir en ce livre bien plus qu'un roman historique.
“Dans le travail de Saramago, il y a un ton particulier qu'il est très difficile de retrouver au cinéma,” explique McKellar, “Aucun des personnages n'a de nom ou d'histoire, ce qui est très inhabituel pour un récit hollywoodien. Le film, comme le roman, s'adresse directement au regard et vous demande de considérer les choses sous un angle différent. Pour moi, en tant que scénariste, c'est libérateur.”
L'HOMME AU BANDEAU NOIR
Dès le début Don McKellar comprit que l'homme au bandeau noir était le double de Saramago. “C'est comme avoir le romancier dans la distribution” constate Fernando Meirelles. “Le bandeau a également une signification symbolique, le personnage voyait déjà mal avant l'épidémie, il a donc une meilleure compréhension de la situation.” Danny Glover fait de l'homme au bandeau noir un prophète aveugle, Tirésias, en somme, celui qui révèle les secrets. “Mon personnage entre dans ce monde nouveau en étant déjà borgne. Il sait où il en est de sa vérité, de lui-même. Il s’accepte tel qu’il est” explique Glover.
LA FEMME AUX LUNETTES NOIRES
Dans BLINDNESS, Alice Braga joue la femme aux lunettes noires, qui, dans le livre, est une prostituée. Pour le film, Fernando Meirelles et l’actrice ont souhaité créer un autre personnage. “Elle est mystérieuse” dit Braga. “Elle couche avec des hommes parce que c'est, pour elle, de l'argent facile, mais je n’ai pas voulu la considérer uniquement sous cet aspect.” C'est seulement lorsqu'elle devient aveugle que cette femme s'adoucit et devient plus attentionnée avec autrui. “Au début, elle aide le jeune garçon mais très vite, elle développe un fort sentiment maternel.” “Elle est dure lorsqu'elle arrive à l'hôpital pour la première fois, protégée par ses lunettes et ses cheveux en cascade” explique Meirelles. “Au début, on comprend mal sa relation avec le garçon. Elle est froide. Elle l'aide, mais sans chaleur ni affection. Puis, peu à peu, elle devient plus humaine.”
LE VOLEUR ET LE ROI DU DORTOIR 3
“Même si personne ne le croit vraiment, je n'ai pas écrit le rôle du voleur pour moi ” affirme Don McKellar. “Mais j'ai aimé l'artifice qui vous fait prendre le voleur pour un méchant. C'est un personnage pathétique dont le désespoir comprend même un certain charme. C’est quand vous rencontrez le roi du dortoir 3 que vous découvrez le vrai désespoir.” Gael García Bernal avait lu le roman il y a six ans : “À de nombreux niveaux cette histoire est exceptionnelle. Elle a une base philosophique réfléchie et solide. Il y est question de l'incapacité à vivre ensemble ; là où les gens ne se voient pas mais sont contraints d'admettre la présence d'autrui. Elle pose des questions sur des structures morales et sociales qui nous ont été enseignées. Le monde entier est organisé comme ces dortoirs. Mais c'est finalement une histoire pleine d'espoir car nous pouvons faire en sorte de nous sauver.” L’ambiguïté du personnage du roi du dortoir 3 est paradoxale. Il ne peut être considéré ni comme cruel ni comme simplement protecteur. Le roi est comique et sauvage à la fois. Le fait que les rares moments lumineux viennent de manière totalement impromptue (la scène où il chante a surpris Gael García Bernal ) rend les moments sombres encore plus troublants. “Le roi n'est pas stupide, il est très pratique, très pragmatique. Il semble froid car ce n'est pas un idéaliste et n’a aucun espoir mais c'est un survivant, comme tous les autres. Dire que le roi est mauvais, serait aller à l'encontre de la morale de l'histoire. Il choisit des solutions pratiques pour son dortoir.”