En 1977, alors que Stephen King connaît ses tout premiers
succès de librairie, il accepte de céder les droits d'adaptation
de ses nouvelles à des metteurs en scène débutants pour la
somme symbolique de 1 dollar. C'est ainsi qu'au début des
années 80, Frank Darabont écrit, réalise et produit The Woman
in the Room dont King apprécie la transposition. "Je me suis
toujours reconnu dans ses personnages et dans son écriture," explique
Darabont. "C'est un conteur né qui m'inspire en tant que réalisateur."
"Ce qui m'a plu dans The Mist, c'est la manière qu'a King de
décrire la désagrégation de la société qui se produit, un peu comme
dans Sa majesté des mouches, lorsque les êtres humains sont sous
pression et tenaillés par la peur," poursuit le cinéaste. "Depuis
que j'ai découvert cette nouvelle en 1980, je me disais que j'aimerais
un jour la porter à l'écran, avant même de faire ce métier. Alors que
ma carrière de scénariste avait décollé, j'ai commencé à réfléchir au
film que je voulais mettre en scène. Et comme King avait aimé
mon court métrage, j'ai repensé à adapter The Mist ou Les Évadés.
Darabont choisit finalement Les Évadés. "Je m'étais toujours
dit que si j'avais un jour la chance de devenir réalisateur,
je tournerais des films d'horreur à petit budget," reprend Darabont. Énorme succès public et critique, Les Evadés
décroche sept citations à l'Oscar. Si le réalisateur prend une
option sur les droits d'adaptation de The Mist dès 1995, il
tourne en 1999 une autre transposition d'un roman de
Stephen King, La Ligne verte avec Tom Hanks, cité à l'Oscar
du meilleur film, puis enchaîne avec The Majestic avec Jim
Carrey en 2001. Darabont finit donc par s'atteler à The Mist il y a deux ans : "Je me sentais prêt à m'attaquer à un genre
totalement différent de mes précédents films," précise-t-il.
"Ce film représentait pour moi l'occasion de renouer avec ma culture
d'origine et de tourner enfin un film d'horreur, ce que j'aime
par-dessus tout. Je souhaitais aussi me frotter à un style de tournage
différent, et laisser tomber la grande précision de la mise en scène à
laquelle j'étais habitué pour tourner caméra à l'épaule, en privilégiant
la rapidité et en respectant des contraintes budgétaires très strictes.
Les plus grands films d'horreur que j'ai vus ont été réalisés avec des
moyens extrêmement limités et en un temps record, et je voulais
retrouver ces conditions de tournage." Ayant déjà adapté d'autres
oeuvres de King, Darabont n'eut pas de difficulté à écrire le
scénario : "Cela s'est fait sans mal d'autant plus que le roman est
d'une grande richesse," note-t-il.
Il s'agissait de conserver le thème central du livre : "il n'y a plus
de règles, et la superstition s'est substituée à la raison et la panique à la réflexion," signale le cinéaste.

"Ce qui est formidable dans le
livre, c'est que, certes, c'est bien le brouillard qui prend les personnages
au piège dans le supermarché sans qu'on sache ce qui va se passer.
Mais ce n'est pas ce qui se déroule à l'extérieur qui se révèle être le
vrai danger, mais c'est la terreur qui règne à l'intérieur lorsque les
gens commencent à s'en prendre les uns aux autres.Tout d'un coup,
ceux qui étaient jusque-là des amis et des voisins cèdent à la panique
et deviennent menaçants." Darabont a tout de même apporté
quelques changements à l'intrigue, imaginant ainsi le personnage
de Jessup (Sam Witwer). "Stephen King me fait confiance," signale le
réalisateur. "Les libertés que j'ai prises avec Les Évadés ou
La Ligne verte ne l'ont pas gêné et il a vraiment aimé celles que
j'ai prises avec cette adaptation. La littérature et le cinéma sont
deux moyens d'expression différents, et les changements sont donc
inévitables." Si ce film incarne un retour aux sources pour Darabont, il n'en représente pas moins une rupture pour lui :
"Il ne s'agissait plus de parler de personnages bien propres sur eux
comme dans mes précédents films car, cette fois, le ton était
beaucoup plus sombre," reprend le metteur en scène. "Je suis un
peu fâché avec le genre humain depuis quelque temps, et ça se sent."
L'atmosphère inquiétante du scénario a surpris plus d'un
collaborateur de Darabont : "On ne connaît de moi que mon
optimisme et mon soi-disant amour de l'humanité," dit-il avec un
sourire sadique. "Eh bien désormais, je vais dire aux gens ce que
je pense vraiment d'eux." L'an dernier, Darabont a réalisé un
épisode de la série The Shield. Il a ainsi fait la connaissance
du directeur de la photo Rohn Schmidt dont il a apprécié le
style. "The Shield a attiré de nombreux réalisateurs de grand
talent comme John Badham et David Mamet," explique
Schmidt. Pour The Shield, deux caméras sont utilisées
simultanément : elles guettent constamment une expression
intéressante chez un comédien ou une luminosité
particulièrement belle. "Au lieu de se focaliser sur un seul aspect
de la scène, les deux caméras captent tout ce qui se passe sur le plateau,"
poursuit Schmidt. "Les cadreurs ont la liberté de s'attacher à ce
qui leur semble le plus intéressant." Très vite, Darabont est
séduit par cette approche. Il fait alors appel non seulement à
Schmidt, mais aussi aux cadreurs de The Shield : cette équipe
est ce que le réalisateur surnomme son "arme secrète" qui lui a
permis de tourner The Mist en 37 jours seulement avec un
budget très serré. Stephen King et Darabont accordent beaucoup
d'importance aux personnages et donc au casting. Thomas
Jane, à l'affiche de The Mutant Chronicles et
Dreamcatcher, l'attrape-rêves, s'est vu confier le rôle de
David Drayton, affichiste de cinéma et père de famille qui
devient héros malgré lui. Le comédien s'est passionné pour le
scénario : "Dans 99% des films de genre, les personnages n'ont
aucune épaisseur," indique-t-il. "Les scénarios comme The Mist qui accordent une grande importance aux personnages sont les plus
réussis. Marcia Gay Harden, actrice oscarisée, campe Mrs
Carmody, femme au franc-parler qui a tendance à semer la
discorde parmi les habitants pris au piège. "The Mist m'a
donné l'occasion de découvrir un genre inédit pour moi," déclare la
comédienne. "Mrs Carmody est une sorte de fanatique, très
dévouée, mais très instable. Je crois que lorsqu'on est dans une
situation extrême, on peut perdre la tête très rapidement."
Pour autant, elle reconnaît qu'après avoir lu le scénario, elle
n'était pas certaine de pouvoir jouer le rôle. Laurie Holden,
déjà à l'affiche de The Majestic de Darabont, interprète
Amanda, jeune femme qui noue des liens très forts avec David
et son fils. "Ce qui m'a plu dans le scénario," dit-elle, "c'est que les
personnages révèlent leur vrai visage dans des conditions extrêmes.
Quand le pire se produit, le comportement des gens en dit long sur
leur vraie nature." Toby Jones, qui donnait la réplique à Naomi
Watts dans Le Voile des illusions, interprète Ollie, gérant du
supermarché contraint de se comporter en héros pour sauver
sa vie et celle de ses compagnons d'infortune. "C'est un film très
différent de tout ce que j'ai fait jusque-là," explique-t-il. "On ne
sait rien de la vie des personnages avant que ces événements
n'aient lieu. Et, d'une certaine manière, on n'a pas vraiment besoin
de le savoir. Ce que le public apprécie, c'est l'enchaînement rapide
des événements."
Le tournage commence le 20 février 2007 à Shreveport en
Louisiane, ville qui attire de plus en plus d'équipe de films.
Outre le chef-opérateur Rohn Schmidt et le monteur Hunter
Via, Darabont fait appel à ses amis comme le chef décorateur
Greg Melton et la chef costumière Gigi Ottobre-Melton.
"En lisant le scénario, je me suis demandé comment on allait
surmonter certaines difficultés," poursuit Schmidt. "Par exemple,
comment filmer le brouillard ? Comment faire en sorte qu'il ressorte
bien à l'image, qu'il ait de la densité et du volume ? "
"Ce film est très ambitieux. Quand j'ai vu les story-boards, j'en
suis resté bouche bée," reprend Greg Melton. "Il y avait un nombre
de plans hallucinant, et énormément de scènes d'action."
La plus grande difficulté pour Melton consista à construire le
supermarché Food House, d'une surface de plus de 1100 m2
sur le plateau A des studios StageWorks en six semaines
seulement !
Pour que le supermarché soit vraisemblable, il fallait qu'il soit
suffisamment achalandé. "On devait également faire en sorte que
la disposition du supermarché nous permette de suivre le
déroulement de l'intrigue," indique Melton.
Le réalisateur et
son décorateur s'inspirèrent des magasins californiens des
années 60 qu'ils avaient connus dans leur jeunesse. Une fois
achevé, le supermarché comportait cinq caisses, huit allées, un
rayon boucherie, un rayon fruits et légumes, un rayon surgelés
et un rayon vins. À l'exception des biens périssables, l'ensemble
des produits, fournis par de grandes enseignes en échange de
placement de produit, étaient véridiques. Ces produits furent offerts à plusieurs organisations caritatives après la fin du
tournage. Autre choix esthétique : la palette de couleurs
vives. "Au début du film, je voulais des tons vifs,"
poursuit Melton. "Alors que le brouillard tombe sur
le supermarché, l'atmosphère est de plus en plus
morbide et les couleurs deviennent plus sombres et
menaçantes." Les comédiens n'ont pas été
déconcertés par le rythme soutenu du tournage.
"J'aime ce genre de tournage," note Thomas
Jane. "J'avais le sentiment qu'il s'agissait d'un
reportage de guerre où la caméra cherche à capter
les combats et où tout peut arriver à tout
moment." Jeff DeMunn ajoute : "Jamais un tournage
ne m'a autant fait penser au théâtre. Il faut être
constamment sur le qui-vive." D'autres ont eu
besoin d'un peu plus de temps pour
s'adapter au dispositif. "On ne savait
jamais où était la caméra !," signale Laurie Holden. "Frank m'avait
prévenu que cela ne serait pas
de tout repos, et qu'il fallait
que je me prépare à toute
éventualité, et il avait
raison !" Le tournage
s'avéra libérateur pour Frank Darabont. "Pour
lui, la mise en scène est un
sport collectif," précise
Denise Huth. "Je le
charrie en lui disant qu'il
n'est qu'un gamin qui
s'amuse avec ses jouets."
"Frank est extrêmement
intuitif," déclare Thomas
Jane. "Si le dialogue ne fonctionne
pas, il préfère le modifier
pour que le comédien se sente à l'aise
avec sa réplique." Le temps de tournage
était si serré que chaque journée
apportait son lot de surprises. Même
le cadreur Richard Cantu avoue avoir
eu peur pendant la scène où Mrs
Carmody affronte Jessup et galvanise la
foule en délire : cette séquence
demanda la présence de l'ensemble des
comédiens et d'une centaine de figurants.
"J'avais le coeur qui battait la
chamade," explique Laurie Holden.
"L'affrontement entre Jessup et Mrs
Carmody était hallucinant parce que la
violence de la foule semblait totalement
réelle."
"Cela m'a vraiment surprise de voir à
quel point cette scène était terrifiante,"
reprend Denise Huth. "J'avais beau
savoir que tout était joué, je n'avais jamais assisté à une telle tension sur un plateau."
L'efficacité de la scène est à mettre au crédit du jeu
nuancé de Marcia Gay Harden car une
comédienne de moindre envergure aurait
facilement pu verser dans la caricature.
Après avoir envisagé plusieurs possibilités,
le réalisateur, Harden et la costumière Gigi
Ottobre-Melton mirent au point le style du
personnage qu'ils surnommèrent "la fille du
pasteur." "Frank voulait qu'elle ait l'air d'une
bonne soeur," précise Harden. "Je préférais qu'elle
ressemble à une fille de pasteur, car cela me semblait
plus subtil. Je ne voulais pas qu'elle soit franchement
laide et Frank a fini par tomber d'accord avec
moi. Et, d'ailleurs, mon personnage devient
une diva après avoir été une grosse bonne
femme en tailleur !" Autre scène éprouvante :
celle où les oiseaux et les insectes
envahissent le supermarché,
semant panique et chaos parmi
les habitants. La séquence a
été filmée en six jours, soit
un sixième du temps
total de tournage. "Cette
scène représentait une
dizaine de pages dans le scénario
et elle impliquait presque tous les
comédiens." La scène du "tremblement de
terre" a également nécessité une
organisation des plus rigoureuse. Une
centaine de comédiens et figurants,
entassés dans l'espace exigu du supermarché,
furent projetés par terre par des secousses
imitant celles d'un séisme. Un dispositif
piloté par un membre de l'équipe technique
et fixé aux lampes murales faisait vaciller
celles-ci dangereusement. Enfin, un bruit
assourdissant prit les comédiens par surprise
afin de les faire réellement sursauter. La scène fut
tournée en une seule prise. Les effets spéciaux et
visuels jouent un rôle déterminant dans le film.
Le superviseur Effets spéciaux Darrell Pritchett s'est
vu confier la réalisation des effets non numériques,
comme le brouillard conçu grâce à un mélange d'eau et de glycol
de propylène. En l'espace de quelques minutes, le plateau se
retrouva totalement envahi par la brume. "Quand on s'est
retrouvés à Shreveport et que Darrell a fait ses essais de brouillard,
on est tous restés stupéfaits," se souvient Randi Richmond.
"On ne voyait pas à un mètre cinquante devant soi." 300 plans
d'effets visuels ont également été conçus pour le film par le
superviseur Effets visuels Everett Burrell. Greg Nicotero,
de son côté, était en charge des effets maquillage et
travailla en étroite collaboration avec Burrell.
Tout
amateur de science-fiction ou de cinéma d'horreur
aurait été ravi de visiter son atelier et d'y découvrir
des tentacules en polystyrène peintes à la main, des moulages de cadavres décomposés, des insectes et des oiseaux
géants ainsi que des boîtes de préservatifs (formidables pour
simuler le sang qui gicle).
Nicotero et Darabont passèrent plusieurs mois à concevoir les
monstres. "C'est difficile d'imaginer un monstre de nos jours car ils
ont presque tous été inventés," note Darabont. "Par chance, j'ai
collaboré avec Greg Nicotero. Nous avons tous les deux lu Famous
Monsters of Filmland quand on était jeunes et nous parlions donc
le même langage : nous avons les mêmes références de films obscurs
que nous sommes seuls à connaître…" Dans le livre, King évoque
des araignées, des oiseaux, des insectes et des créatures dotées
de tentacules sans pour autant les détailler précisément. Leur
transposition à l'écran représentait donc un vrai défi. "Il s'agissait
de rester fidèle à King, mais sans que nos monstres ne rappellent
trop directement les créatures d'un autre film d'horreur," indique
le réalisateur. "J'ai trop vu de dragons et de dinosaures au cinéma
: je voulais quelque chose de nouveau."
Everett Burrell conçut un programme informatique pour
plusieurs scènes permettant de visualiser une scène comportant
des effets numériques sur un ordinateur portable avant de la
tourner. Contrairement à la nouvelle de King, le film ne
propose pas une fin ouverte. "Ce qui m'avait fait un peu peur
dans le livre, c'est qu'on ne sait pas vraiment comment l'histoire se
termine. Mais, pour le film, je pense que cela aurait été gênant.
Du coup, j'ai imaginé une fin plus marquée."
Le réalisateur s'en est entretenu avec Stephen King : "Il m'a
envoyé un e-mail où il me dit que s'il avait lui-même pensé à une
telle fin, il l'aurait utilisée dans son livre," conclut Darabont.
"J'avais donc son assentiment."
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