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Tout ça... pour ça!  

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Entretien avec Claude Lelouch - Tout ça... pour ça!

 

Entretien avec Claude Lelouch"Tout ça... pour ça! " est né dans l'urgence. Une fois de plus, je n'avais pas envie d'assister à l'un de mes enterrements. C'est vrai qu'en voyant l'accueil de "La Belle Histoire" je me suis dis : "Tout ça... pour ça!". Trente-deux films pour ça ! Ce qui m'a tout de suite séduit dans "ça", c'est son sens à la fois péjoratif et sublime. C'était le mois de mai, j'étais donc dans une double tempête. Professionnelle et personnelle. Donc envie de rire à tout prix, de partir en vacances. Comme je n'ai jamais su aller sur une plage, je me suis, une fois de plus, réfugié dans ma distraction préférée : faire un film. J'ai relu les notes que je griffonne à longueur d'année : l'observation des couples a retenu mon attention. De ces notes se dégageait la difficulté de cohabiter avec un sexe de plus en plus opposé. "Tout ça... pour ça!" sera donc le millième film sur l'amour et l'amitié. Mais comme l'amour et l'amitié ne peuvent s'exprimer que dans le naturel, et que le naturel est la grimace la plus difficile à faire, il fallait à tout prix que je m'entoure des meilleurs fabricants de naturel actuels que je vous cite par ordre d'entrée en scène : Vincent Lindon, Marie-Sophie L., Gérard Darmon, Jacques Gamblin, Evelyne Bouix, Francis Huster, Alessandra Martines, Fabrice Luchini et Charles
Gérard.

Des hommes, des femmes qui se fichent bien de ressembler à des bons ou des méchants du moment qu'ils peuvent en rire. Trente-neuf jours de tournage pour nous amuser de ce qui reste l'obsession préférée des hommes et des femmes : se rencontrer et se séparer sans faire trop de vagues dans un monde où la lutte du pouvoir dans le couple va bientôt déclencher la plus grande des révolutions. Ma décision est prise : seul ce qui pourra provoquer un sourire sera retenu. "Tout ça... pour ça!" sera construit comme un jeu dans lequel les perdants et les gagnants auront le même temps de parole avec des retours à la case départ, des jokers, des mises en prison et des amendes à payer. Tout a été mené de front, l'écriture, la préparation, le casting, les repérages et les dialogues. Chaque seconde qui passait inventait la prochaine, de la même façon que chacun de mes films a inventé celui d'après. Seul impératif : protéger quoi qu'il arrive la spontanéité.

 

La justice
Ce qui me rend le plus malheureux, c'est le sentiment d'injustice. J'ai toujours été fasciné que des hommes puissent en juger d'autres. J'avais
envie de mettre en scène un procès où ceux qui jugent traversent une crise encore plus forte que ceux qui sont dans le box des accusés. Du coup, le magistrat que joue Francis Huster est à même de tout comprendre. Sa femme est allée encore bien plus loin que les accusés qui sont face à lui.

 

Un nouvel ordre amoureux
Le film met en scène d'un côté des gens qui ont eu la chance d'aimer beaucoup, de multiplier les expériences amoureuses et qui essaient de se libérer encore davantage pour mieux s'aimer ; et de l'autre, trois personnages qui en sont restés à la préhistoire de l'amour, qui aiment comme on aimait au premier jour. "Tout ça... pour ça!" voyage entre ces deux groupes de personnages. Ce voyage est bien sûr celui que j'ai dû faire comme tout le monde. Il ne me viendrait plus à l'idée, aujourd'hui, de demander à une femme ce que j'osais il y a trente ans. Si "Tout ça... pour ça!" montre des hommes faibles, parfois ridicules, et des femmes fortes qui mènent le bal, c'est que les pratiques amoureuses ont changé. Jusque là quand je parlais d'amour, je pensais, une fois que j'avais amené mes héros devant un lit, que ce n'était plus mon problème. Et j'aimais les reprendre pour savoir pourquoi ils s'étaient quittés. Il est donc probable que le temps qui passe et ma rencontre avec Fabrice Luchini m'ont aidé à débloquer mes pudeurs personnelles. J'ai vraiment écrit son personnage en fonction de cette provocation qui le caractérise. Vincent Lindon, Gérard Darmon, Francis Huster, Marie-Sophie L. et Alessandra Martines me sont plus directement familiers.

La sexualité
On va me demander pourquoi le film est traversé par l'obsession de la
fellation. Il y a une première raison pratique : dans la scène sous la tente, les personnages sont engoncés dans des vêtements chauds et prisonniers d'un espace réduit ; il ne leur est pas permis de faire autre chose. Et puis le film renverse l'image de la fellation qui parcourt, notamment, tout le cinéma pornographique : le plaisir masculin lié au moindre effort. Aujourd'hui, c'est un acte presque banal de l'amour qui n'est lié à aucun rapport de force ; je crois que c'est un geste de tendresse, et c'est ainsi que je l'entends dans le film. En plus comme la fellation arrive en tête de tous les hit-parades masculins du plaisir, disons que c'est un hommage. Depuis la naissance du cinéma, les rapports amoureux sont plutôt en faveur de l'homme. Dans "Tout ça... pour ça!", j'ai voulu que la femme ait le joli rôle. J'ai construit le film comme avec "un regard de femme".

 

Sauver le couple, sauver l’amour
Tout a fait des progrès depuis la nuit des temps sauf l'amour. Tout simplement parce que depuis l'origine, l'amour est totalement parfait ; aucun être humain, à ce jour, n'a été à la hauteur de cette perfection. D'où le malentendu. Ce que vivent les personnages, c'est justement ce malentendu. L'usure des désirs. Alors comment s'en préserver ? Ne comptez pas sur moi pour vous donner la solution. Les personnages du film ont le courage d'en parler et surtout d'en rire.

 

Bon sens et culture
Les trois "Pieds Nickelés", Vincent Lindon, Gérard Darmon et Jacques Gamblin sont des personnages de mélo. Mais si le mélodrame est un genre populaire, c'est qu'il constitue le vécu des gens simples. Dans "Tout ça... pour ça!", j'avais envie de juxtaposer ces deux regards sur l'amour, l'un intellectuel et l'autre issu du "bon sens".

 

Sous la tente
Au cinéma c'est souvent le décor, la géographie qui peuvent tout déclencher. Ici le Mont Blanc. Il fait froid, on est à 4000 mètres, on campe et on dort tous les quatre sous le même toit. Si ces personnages descendent sur la Côte d'Azur, ils prennent deux chambres. Il n'y a pas de film. J'ai pris Fabrice Luchini à part, les trois autres ne savaient pas ce que serait la scène. Il était essentiel qu'ils ne soient pas préparés. La même scène répétée devient injouable, insupportable. Le dialogue était juste esquissé, j'avais simplement donné aux comédiens, séparément, des instructions. Fabrice Luchini avait pour but de provoquer, d'augmenter la jalousie de Francis Huster. Alessandra Martines était sa complice, ce qui ne l'empêche pas d'être follement amoureuse de Francis, donc dans un sentiment de contradictions permanent. Elle a envie de le protéger mais elle a aussi envie de jouer le jeu. Je lui avais dit d'aller d'abord dans le sens de Fabrice puis de faire marche arrière, et inversement. Marie-Sophie L. devait participer à la provocation de son mari. Le seul auquel je n'avais pratiquement rien dit, c'était Francis Huster. Son indifférence, son étonnement, sa passivité donnent sa force à la scène. Je continuais à donner des indications pendant la prise. Ma voix a disparu, c'est pour ça que des plans de montagne s'intercalent. On ne peut pas faire ce genre de scène avec un texte écrit et élaboré au départ. Impossible dans ce genre de scène d'intercaler un gros plan. Impossible d'introduire le moindre trucage. Là, seul le plan d'ensemble permet au spectateur de participer en refaisant sa propre mise en scène.

 

Francis-Marie-Fabrice-Alessandra : Ceux du mont Blanc Francis (Huster) possède la réserve du juge. Il faut qu'il donne le change, qu'il soit juge tout le temps ; mais il est clair, au cours du procès, qu'il ne cherche jamais à mettre en difficulté les trois accusés. Il a retenu la leçon de ce qu'il a vécu dans la première partie du film avec sa femme. Fabrice (Luchini) est un provocateur, mais ce n'est pas un jeu pervers, forcé, c'est une provocation naturelle. Peut-être provoque-t-il d'autant plus qu'il ne se sent pas totalement maître du jeu. En tout cas Fabrice Luchini est comme dans la vie, un homme qui provoque en permanence du moment qu'à l'arrivée il rencontre un sourire. Marie (Sophie L.) veut absolument se libérer. Son personnage est coincé. C'est d'ailleurs une démarche commune à tous ces personnages. Ils veulent se libérer pour progresser dans la démarche amoureuse. Alessandra Martines est totalement inconnue en France. Elle est italienne. C'est une ancienne danseuse étoile ; elle a vraiment dansé avec Balanchine et Roland Petit. Elle a arrêté la danse à 24-25 ans. Elle est devenue une vedette en Italie. Je recherchais une étrangère pour le film, qui ne comprenne pas, non pas la langue, mais les moeurs françaises. Quelqu'un qui pense : j'arrive au pays de l'amour. Des personnages du "Mont Blanc", Alessandra est la moins cultivée. Elle n'a que la culture de la danse, faite de souffrances et elle ne peut pas tricher ; c'est elle qui est la plus près des trois abandonnés alors que les trois autres, par leurs études et leurs professions, sont des manipulateurs. Ils sont presque libérés; elle est plus authentique.

 

La méthode Lelouch
Dans mes films, ce que j'aime, ce sont les scènes que je serais incapable de refaire. Ces instants de vérité, ces petits miracles plus forts que moi. C'est pour ça que dans mes films, j'aime mélanger le vrai et la fabrication du vrai. Je ne conçois pas qu'on puisse séparer vie privée et vie professionnelle. Je ne sais pas diriger un comédien que je ne connais pas intimement. Je ne suis pas suffisamment bon metteur en scène. Pour moi, la direction d'acteur, ce n'est pas de lui faire faire ce qu'il pourrait faire avec vingt-cinq autres metteurs en scène, mais bien d'essayer de réveiller son inconscient, cette vérité dont il a peur. Je sais que mes films peuvent agacer plein de gens. Mais je ne désespère pas, à force d'enfoncer depuis plus de trente ans le même clou, de permettre, un jour, à certains comédiens d'être dans mes films comme je les aime dans la vie.

 

 


 


 
 

 

      

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