Comment êtes-vous arrivé sur le projet de PARLEZ-MOI DE
LA PLUIE ?
Agnès Jaoui m’avait vu au théâtre dans «Le Meilleur
professeur» de Daniel Besse et «Le Jardin» de Brigitte
Buc. C’est un hasard heureux qu’elle m’ait vu dans cette
dernière pièce au moment où elle rêvait à sa distribution :
on pourrait vraiment mettre le personnage que j’y incarnais
devant une caméra et surtout, il a un lien de parenté
évident avec le Stéphane écrit par Agnès et Jean-Pierre.
Quelque temps après, Agnès m’a proposé d’auditionner.
Elle avait demandé à Brigitte Moidon, chargée du casting,
de ne rien dire aux acteurs au sujet des personnages et
de l’histoire, juste de nous envoyer les quelques feuilles
du scénario correspondant à la scène des essais. C’est un
peu inquiétant de ne rien savoir de son personnage, d’où
il vient, quelle est sa vie, son métier... Agnès voulait voir ce
qui allait se passer entre le comédien, vierge de toute idée
préconçue, et ces trois feuilles imprimées.
Vous comprenez qu’elle travaille ainsi ?
Complètement. L’écriture d’Agnès et Jean-Pierre Bacri est magnifique
parce qu’elle est profonde et mystérieuse. Tout
n’est pas dit, les personnages ont une part d’ombre qui
n’est pas explicitée et le travail du comédien est de donner
de soi-même pour remplir cette part-là, de se lâcher
complètement, de se mettre totalement à la disposition du
personnage. Agnès fait autant de prises qu’il faut. Non pas
parce qu’elles ne sont pas bonnes, mais qu’elles s’ajoutent
les unes aux autres et permettent d’entrer toujours
un peu plus dans la chair et l’humanité des personnages.
Agnès travaille un peu comme un peintre qui modifierait
une couleur ou reprendrait une silhouette, au fur et à mesure
des prises.
Comment s’est passé le tournage ?
Jean-Pierre et Agnès venant du théâtre, j’avais l’impression
de faire partie de la même famille, qu’il y avait une
légitimité à travailler ensemble. Il régnait un esprit de
troupe entre les comédiens et avec l’équipe technique. À
tous les postes, on faisait le même film, racontait la même
histoire, jouait la même écriture. Il y avait une grande
concentration, une grande disponibilité et en même temps
une grande détente.
Comment décririez-vous Stéphane, votre personnage ?
Stéphane arrive à la quarantaine mais c’est encore un
jeune homme, avec des idées assez précises sur ce que
devrait être une vie réussie. Il veut donner un cadre à
sa vie, a corseté beaucoup de ses désirs. C’est ce qui le
rend très touchant, notamment dans sa relation avec sa
femme. Avec Agnès, on s’était raconté qu’elle datait de
la fin de l’adolescence. Il y a encore un rapport enfantin
entre eux, Stéphane demande à être materné et rassuré
par Florence et en même temps, c’est lui qui la rassure et
qui la maintient debout. Florence est comme un papillon
qui se cogne dans la lumière en permanence. Elle se brûle
les ailes, y retourne... Stéphane est un point d’ancrage
dans sa vie, un roc dans la tempête. J’avais la chance
d’avoir déjà travaillé avec Pascale Arbillot au théâtre dans
«Hedda Gabbler» mis en scène par Polanski. L’intimité qui
s’était créée lors de ce spectacle nous a beaucoup servi
pour incarner ce couple dont la relation est certainement
indestructible...
...
Et en même temps un peu régressive, Florence se
retrouvant blottie dans les bras de Mimouna à la fin du
film...
Plus que de régression, je parlerais d’une relation rassurante,
dont Florence a besoin. Le personnage de Stéphane
est certes très ingrat, un salaud, enfin un homme comme
il y en a plein ! Mais il ne cherche pas à retenir Florence.
Est-ce que même il a réalisé qu’elle avait un amant ? Il
n’en dit rien et c’est plus intéressant ainsi. Quand on joue
un personnage comme Stéphane, il faut être son avocat,
ne pas le juger. Il faut s’oublier soi-même, rentrer dans
son système de pensée avec une grande sincérité pour
essayer de le faire vraiment exister, le rendre le plus humain
possible. J’avais envie de déceler les failles cachées
derrière sa rigidité apparente, derrière les codes qu’il s’est
forgés, et dont il a sans doute aussi hérité en partie.
Comment définiriez-vous l’univers d’Agnès Jaoui et Jean-
Pierre Bacri ?
Agnès et Jean-Pierre font vraiment des films sur les
personnages, sur la question de savoir comment se
débrouiller le moins mal avec les situations que nous
propose la vie, comment être à la recherche de soimême,
des autres. J’aime l’humanité de leur cinéma, la
place qu’il accorde à la palpitation du coeur, la respiration,
le sentiment des êtres autour de soi. Chacun des
personnages a un parcours mouvant, bouleversé par la
rencontre avec les autres. Les temps sont très marqués
dans leur écriture. C’est passionnant de voir comment
une phrase dite par un personnage va changer la vie de
celui qui la reçoit. C’est dans ces temps, inscrits sur le
scénario, que le personnage reçoit la parole de l’autre et
se transforme.
Quelle a été votre réaction en voyant le film ?
J’étais dans un drôle d’état, très ému. Agnès vous vole,
avec votre consentement, une part de vous-même. Quand
on voit le film, on ne sait plus très bien si c’est soi qu’on
aperçoit sur l’écran, ou le personnage. Agnès est une
gentlewoman cambrioleuse de l’âme !
|