Sans arme, ni haine, ni violence de Jean-Paul Rouve  
 
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Sans arme, ni haine, ni violence de Jean-Paul Rouve 

Vincent Goumard : La décision de passer derrière la caméra, c’était une envie en soi ou est-ce ce film-là précisément qui l’a déclenchée ?

Jean-Paul Rouve realisateur et acteurJean-Paul Rouve : Le point de départ, c’est le sujet. La décision de le mettre moi-même en scène n’est venue qu’en cours de route, dans l’enchaînement des étapes. Il y a déjà un moment que je voulais initier un film autour d’Albert Spaggiari. J’avais envie d’interpréter ce type-là, je trouvais que c’était un beau rôle. Un soir, en dînant avec Pauline Duhault, la productrice du TEMPS DES PORTE-PLUMES, et avec Benoît Graffin que je ne connaissais pas, j’ai parlé de ça. Benoît était très intéressé, et ce n’est qu’après que j’ai appris qu’il était scénariste et avait travaillé notamment pour Pierre Salvadori. On a sympathisé avant même que je ne sache quel était son métier. Il m’a proposé d’écrire avec moi. Mais j’avais un souvenir de séances d’écriture un peu compliquées, un peu laborieuses, avec les Robins à cause du nombre. Et Benoît, de son côté, n’avait à l’époque pas trop de temps. On s’est dit alors qu’on allait juste écrire une dizaine de pages, une sorte de long synopsis, qu’on allait le proposer à Pauline et que si ça lui plaisait, on trouverait un scénariste qui développerait tout ça. C’est ce qu’on a fait. Et on a rencontré des scénaristes. Lorsqu’on eur expliquait ce qu’on voulait raconter, ils nous disaient : «Mais faites-le, vous ! Vous êtes les mieux placés !». On a donc commencé le scénario tout en cherchant quelqu’un pour les dialogues. Et là, rebelote, ceux à qui on a fait appel nous ont répondu :«Mais ils y sont, les dialogues ! Continuez !». En fait, on est entrés dans le film, Benoît et moi, petit à petit, par la force des choses. Et puis, un jour, on travaillait à Nice, Benoît qui m’écoutait lui dire : «Cette scène, il faudrait la filmer comme ça, que la caméra aille par là, puis par là...», m’a dit : «Tu devrais le réaliser toi-même ce film, tu es le mieux placé !». Jusque- là, j’avais surtout envisagé des réalisateurs très confirmés, comme si, inconsciemment, je voulais justement m’empêcher de penser à le faire moi-même ! Après la réflexion de Benoît, je me suis mis à y réfléchir vraiment, à me poser des tas de questions, jusqu’au jour où j’ai fini par dire : «Et pourquoi pas ?»

Albert SpaggiariV.G. : D’où vient votre intérêt pour le personnage d’Albert Spaggiari ? 

J-P.R. : De mon inconscient, de ma culture générale, je ne sais pas exactement... Je connais Albert Spaggiari depuis que je suis gamin, même si, au fond, je ne savais pas grand-chose sur lui. Juste qu’il avait fait un casse en passant par les égouts, qu’il s’était évadé en sautant de la fenêtre du bureau du juge et qu’il était resté douze ans en cavale sans qu’on ne l’attrape jamais ! Intrigué par ce parcours, j’ai cherché à me renseigner davantage. Aujourd’hui, grâce à Internet, on a accès à beaucoup de choses. Je suis tombé sur de nombreux documents, sur des émissions de télé. C’est incroyable, la quantité d’images qu’il y a sur Spaggiari ! Je trouvais ça un peu disproportionné par rapport à ce qu’il a fait. C’est rare qu’un casse génère autant d’interviews de l’auteur du hold-up ! Tout de suite, ce grand écart entre son acte et son comportement m’a sauté au visage. Spaggiari se comporte en effet comme une vedette. Pour lui, le fait d’être célèbre semble plus important que le casse lui-même. Comme si le casse n’était qu’un moyen pour être connu, et reconnu. D’autres font des livres, des disques, du cinéma, lui, il fait un casse ! C’est un mytho qui a réussi. Fascinant. En général, être connu est le signe que son travail -d’écrivain, de chanteur, d’acteur, de cinéaste - est reconnu. Mais lui ? Il veut juste être connu pour être connu ! Ce désir le ronge de l’intérieur. Dans son cas, c’est d’autant plus vertigineux que s’il se fait reconnaître, il signe sa fin ! Il a envie qu’on l’adule comme une star mais il ne peut pas se faire reconnaître. D’ailleurs, à un moment, on l’entend dire : «Votre public vous manque ? Oui mais moi si je remonte sur scène, je prends perpète !». C’est de ce contraste-là que j’ai voulu parler. En plus, j’ai été fasciné par la manière dont il a fabriqué son personnage. Parfois, il me fait penser à Madonna ! Tout est pensé : son look, avec ses costumes et ses perruques, ses phrases - «sans arme ni violence» - conçues comme des slogans, ses apparitions et ses disparitions ! En fait, il est comme ces chanteurs qui ont fait un tube et ont peur de retomber dans l’anonymat... La preuve, il a même pensé à un moment aller voler le mètre étalon gardé au Pavillon de Sèvres ! L’acte n’avait aucun sens, juste celui de faire parler de lui ! Quand il a raconté ça à ses copains braqueurs, ils lui ont dit : «Mais c’est ridicule ! Tu as pris la grosse tête !». C’est tout ça qui m’intéressait, c’est tout ça que j’avais envie de jouer.

Jean-Paul Rouve - SpaggiariV.G. : Dans votre volonté d’interpréter Spaggiari, n’y avaitil pas aussi ce plaisir d’acteur de vous déguiser, de jouer avec les costumes, avec les perruques ?

J-P. R. : Sûrement inconsciemment, oui. Ce que je voulais jouer, c’est ce personnage dont on vient de parler, son rapport avec la célébrité, ce mélange de sympathie qu’il dégage et en même temps ses zones d’ombre et son côté pathétique. Même si c’est mon kif d’acteur de me faire des looks et des gueules, je n’ai paradoxalement pas pensé aux déguisements en écrivant le film. Mais quand on était au montage, ça m’a sauté aux yeux. Et je me suis dit : «Tiens, il y a un vieux truc des Robins qui est remonté là, cette manière de se marrer en se déguisant, de faire le con toujours...» J’ai surtout réalisé que je m’étais offert un rôle magnifique. «Je remercie Jean-Paul d’avoir pensé à moi !» Lorsqu’on est acteur, on aspire à des rôles qu’on ne vous propose pas forcément, alors quand on peut soi-même se faire un beau cadeau, il ne faut pas hésiter !

V.G. : Vous êtes-vous quand même beaucoup documenté ?

J-P. R. : On a lu tous les documents qu’on a pu trouver, on a rencontré des journalistes qui l’ont interviewé, des gens qui l’ont connu. On a essayé de rencontrer sa dernière compagne, Julia, mais elle ne veut pas parler, ni se montrer. C’est une histoire d’amour incroyablement belle. Elle était d’une riche famille, elle a tout quitté par amour pour le suivre en cavale. Elle l’a toujours protégé. Depuis sa mort, jamais, elle n’a donné d’interviews, jamais, elle ne s’est montrée. Magnifique ! Lorsqu’on a tourné à Nice, des tas de gens venaient nous voir tous les jours disant qu’ils avaient bien connu Spaggiari . Et finalement, quand on discutait avec eux, on s’apercevait qu’ils ne disaient rien de plus que ce qu’ils avaient lu dans les journaux. Ils se sont simplement accaparé le personnage ! Même si on ne voulait pas faire un documentaire sur Spaggiari , on tenait à ce que tous les faits qu’on montre soient vrais : le déroulement du casse bien sûr, et le bordel qu’ils ont laissé dans la salle des coffres en quittant la banque, la sortie en ville de Spaggiari pendant le casse, l’évasion du bureau du juge, sa rencontre avec sa femme, chez elle, dans l’appartement de ses parents, la cavale en Amérique du Sud, le cancer qui le rongeait... Tout est vrai.

Gilles LelloucheV.G. : Sauf le personnage que joue Gilles Lellouche. À quel moment avez-vous décidé d’inventer ce journaliste qui arrive à approcher Spaggiari traqué par la police française ? Et n’avez-vous pas hésité à mélanger la fiction à la réalité ?

J-P. R. : Ce personnage est une pure fiction, c’est vrai - même s’il est forcément inspiré des journalistes que Spaggiari a rencontrés. L’idée de ce personnage nous est venue très vite. On ne voulait pas faire un film de gangsters, ni un film d’action. On ne voulait pas faire non plus un «biopic» classique. Autant regarder «Faites entrer l’accusé» qui est consacré à Spaggiari et qui est très bien fait ! C’est en réfléchissant aux raisons qui me poussaient à vouloir jouer Spaggiari que ce personnage est né. Et on a inventé un type qui a une vie ordinaire, presque banale, en tout cas bien ordonnée, qui traque Spaggiari et, une fois qu’il l’a approché, se laisse peu à peu séduire par lui, pas tant par ce qu’il a fait que par ce qu’il est... En fait, ma référence, c’était PRESQUE CÉLÈBRE (ALMOST FAMOUS). La vedette du film de Cameron Crowe, ce n’est pas le groupe de rock, mais le gamin qui rêve d’être journaliste pour Rolling Stone et qui suit les musiciens. L’histoire est toujours vue à travers son regard. Là, c’est pareil : tout est vu à travers les yeux du «journaliste» ou à travers les souvenirs que lui raconte Spaggiari. Ce qui m’intéressait, c’est le rapport humain qui, au fur et à mesure de leurs rencontres, va se développer entre ces deux hommes, le lien qui se noue entre eux. Le «journaliste» était un moyen idéal pour parler de ces contradictions entre la raison et la séduction, entre la vie qu’on a et la vie qu’on rêve...

V.G. : Les zones d’ombre du personnage, ses points de vue réac, son côté OAS, ses réflexions racistes... N’avezvous jamais pensé que ça pourrait être un frein pour aborder l’histoire de ce point de vue ?

J-P. R. : Non, au contraire. Ça fait partie du personnage, et c’est même intéressant. J’en ai assez des films «politiquement corrects» où les gens bien sont toujours du bon côté. Quand on voit les interviews deSpaggiari, on découvre un homme sympathique. C’est un vrai sujet aussi de montrer que la sympathie n’est pas une valeur morale. Je ne veux pas du tout comparer mais on ne peut pas dire que dans LE PARRAIN, les personnages sont des parangons de vertu ou d’excellents modèles pour la jeunesse ! Les Italiens, quand ils font ROMANZO CRIMINALE, Spielberg quand il fait MUNICH, ils n’ont pas de problème avec les zones d’ombre de leurs «héros». Je ne voulais pas gommer cet aspect-là de Spaggiari, sans en faire pour autant le sujet du film. Je tenais à le montrer tel qu’il était, avec des propos racistes, pas gêné de trouver refuge dans une dictature, nourrissant, en bon ancien de l’Indochine, sa nostalgie de l’Empire français, du temps des Colonies..

V.G. : Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans l’écriture ?

J-P. R. : La construction. C’est toujours un peu compliqué les constructions décousues, où on fait des allers retours entre le présent et le passé. Mais on tenait à le raconter de cette manière. L’idée par exemple de mettre le récit du casse quasiment à la fin du film, elle est venue très vite. D’ailleurs, au départ, je voulais tellement ne pas faire un film d’action que je pensais presque ne pas le mettre ! Et puis, je me suis dit que ce serait trop frustrant. D’autant que c’est un truc très fort, incroyable... Mais le noeud du film, c’est vraiment cette fascination qu’exerce Spaggiari sur le personnage joué par Gilles Lellouche, cette relation particulière qui se développe entre ces deux hommes...

Gilles Lellouche - Alice TaglioniV.G. : On sent aussi à un moment donné comme un trouble naître entre Julia, la compagne de Spaggiari, que joue Alice Taglioni, et le «journaliste» joué par Gilles Lellouche...

J-P. R. : Ça, c’est aussi le miracle du tournage, du jeu des acteurs... Quand on écrit, on n’écrit pas tout, en fait. C’est comme si des choses vous échappaient et se fabriquaient toutes seules. On crée les personnages, on imagine les rapports entre eux en essayant d’être le plus vrai possible, et puis, par l’évidence des situations, par le jeu de regards, par la manière dont les acteurs incarnent leurs personnages, des choses se mettent à exister qu’on avait à peine esquissées... C’est par la force du jeu d’Alice et de Gilles Lellouche que leur relation a soudain eu plus de force, plus d’ambiguïté... C’est magique ! Et c’est exactement ce qu’on recherchait : que rien ne soit donné d’avance, que rien ne soit tout blanc ou tout noir, que tout se passe presque de manière imprévisible comme ça se passe dans les rapports humains de la vie de tous les jours...

V.G. : De tout cela, de cette relation à la fois amicale et biaisée entre le «journaliste» et le gangster, de ce destin en fuite, de cet appétit de reconnaissance pas satisfait, de cet amour absolu qui unit ce couple en cavale, il se dégage une belle mélancolie...

J-P. R. : C’est un sentiment que j’aime bien, la mélancolie au cinéma... Il y a quelque chose de touchant dans les gens qui font semblant, qui ont du panache, qui soignent leur image, leur tenue, leur apparence pour faire croire qu’ils valent mieux que ce qu’ils sont, ou que tout va très bien pour eux... Spaggiari , il jouait les cadors et les flambeurs et finalement, il se faisait payer pour recevoir les journalistes - 3000 F en liquide ! Et on voit dans quel HLM il habite ! Il a un côté Cyrano. C’est un loser magnifique, vantard et touchant, plein d’humour, de dérision et de contradictions.

V.G. : Qu’est-ce qui vous a amené à choisir Gilles Lellouche pour jouer ce journaliste ambigu et Alice Taglioni pour interpréter Julia la compagne de Spaggiari?

Alice Taglioni J-P. R. : J’ai pensé à Gilles Lellouche très très vite lorsqu’on réfléchissait à la relation de ces deux hommes. Je ne saurais pas dire exactement pourquoi. Sans doute simplement parce qu’il a du talent ! Déjà, je voulais qu’il y ait un rapport d’âge assez proche - justement pour que la fascination soit moins attendue, moins évidente. Ces deux mecs ensemble, c’est un peu «Amicalement vôtre !» Ce sont deux personnages qui auraient pu être à l’école ensemble et avoir ensuite des parcours de vie très différents. Gilles, je le connaissais sans jamais avoir travaillé avec lui. Je l’aime beaucoup comme acteur, et quand je le voyais au cinéma, je trouvais qu’une partie de lui n ’était pas tellement exploitée, quelque chose de sensible et de doux, qui a à voir avec la densité, avec l’humanité... Ça m’intéressait de travailler avec lui dans cette direction-là. C’est lui le fil rouge du film, le personnage principal au sens propre. C’est lui qui nous amène à Spaggiari, qui nous amène à Julia, qui nous amène toute l’histoire... Il a fait un travail formidable : il nous fait croire simplement à cet être humain. Quant à Alice Taglioni, j’avais déjà commencé à écrire lorsque j’ai tourné avec elle L’ÎLE AU TRÉSOR. C’est là que je l’ai connue, on a sympathisé. Je l’ai trouvée intéressante. J’aime son côté «bonne camarade», j’aime sa simplicité, sa sincérité. En plus, je trouve qu’elle a un physique des années 70, un petit côté Mireille Darc, Catherine Deneuve... Elle aurait été très bien dans un film de l’époque ! Avec elle aussi, ça me plaisait de travailler sur des sentiments et des émotions qu’on ne lui a pas souvent demandé d’exprimer...

V.G. : Comment et pourquoi avoir choisi Christophe Offenstein comme directeur de la photo ?

J-P. R. : C’était une évidence ! Je connais Christophe depuis 15 ans. Il était chef électro sur «Julie Lescaut» quand moi je débutais et il a éclairé la pièce des Robins des bois. C’est donc un vieux pote. Il m’avait toujours dit : «Le jour où tu fais un film, tu penses à moi, hein !» Donc je ne pouvais pas ne pas faire appel à lui. Sauf que lui, entre-temps, est devenu très demandé, surtout après NE LE DIS À PERSONNE. Mais il a refusé des films pour pouvoir faire le mien ! On a très bien travaillé ensemble, il est tellement dynamique, tellement présent, tellement au service du film. Moi je lui disais : «J’aimerais bien que ce soit comme ça» et lui, il réfléchissait à la solution... On a beaucoup préparé et découpé avant le tournage, parce que je voulais être prêt - au moins psychologiquement ! Ça me rassurait même si ça ne m’empêchait pas de tout changer une fois sur le plateau...

V.G. : Comment définiriezvous vos partis pris de mise en scène ? Quand vous parliez avec Christophe Offenstein, que lui disiez-vous ?

J-P. R. : Mes références sont très différentes, extrêmes même. Je lui ai parlé aussi bien de HUSBANDS de Cassavetes que de L’ÉTÉ MEURTRIER, ou de Claude Lelouch ! J’aime bien ce côté «à la limite», quand on ne sait pas finalement si c’est joué ou improvisé. J’aime bien être un peu déstabilisé de cette manière-là, sans pour autant rechercher l’effet pour l’effet... Le film est né de tout ça. On a fait beaucoup de caméra à l’épaule, beaucoup de plans séquences. On n’avait pas beaucoup de moyens et c’est tant mieux ! Je ne voulais pas qu’on ne voie que les moyens, je ne voulais pas que ça fasse trop «cinoche», avec des plans de grue et tout le reste... J’ai dit à Christophe : «On filme avant tout des acteurs, et des personnages ». Je voulais qu’on baigne dans l’histoire, qu’on se sente comme enveloppé par cette histoire, on a ainsi utilisé beaucoup de longues focales. Même dans les égouts - qui étaient de vrais égouts et pas un décor ! Ce qui, pour le point, n’est pas l’idéal. Mais il n’y avait pas de raison qu’on soit mieux lotis que la bande de Spaggiari quand ils avançaient dans les égouts ! J’aimais cette idée qu’on soit gênés, qu’on ait peu de place, exactement comme eux. L’atout de Christophe, c’est qu’il travaille très vite. Avec lui, on est toujours sur le feu. «Allez on y va ! On y va !» Au bout d’un moment, tout le monde est dans cette même énergie, les acteurs en premier. Et c’est formidable !

Jean-Paul RouveV.G. : C’était facile pour vous d’être à la fois devant et derrière la caméra ?

J-P. R. : Les deux premiers jours, je n’ai pas joué. Je voulais un peu m’habituer ! Et le troisième, qui était mon premier jour comme acteur, c’était avec Gérard Depardieu ! La scène où Spaggiari va voir les Marseillais. Ce n’était pas évident parce que c’était une grosse scène. Mais Gérard, qui avait accepté cette petite participation par amitié, a été super. Même quand je lui ai expliqué que... je n’allais pas le filmer. Juste des détails de son corps.

V.G. : Pourquoi ça ?

J-P. R. : Tout le monde sait que Spaggiari, avant le casse, est allé voir un des principaux caïds de Marseille, mais on n’a pas le droit de dire son nom parce que sinon on a un procès. Et je me suis dit : «Comme je ne peux pas dire qui c’est, je vais être aussi hypocrite. Je vais prendre Gérard Depardieu mais sans vraiment montrer que c’est lui !» J’ai donc filmé ses yeux, sa bouche, ses mains mais ni son visage, ni lui en pied ! Et je ne l’ai pas mis au générique de début, juste au générique de fin.

V.G. : Vous avez soigné la reconstitution d’époque mais sans que jamais elle ne passe au premier plan...

J-P. R. : Je voulais que ce soit crédible avec le peu de moyens qu’on avait, parce que ce n’est pas un film cher, mais sans pour autant, c’est vrai, vouloir en mettre plein la vue ! On s’est même servi des contraintes qu’on avait qui faisaient qu’on ne pouvait pas tout d’un coup faire un plan à 360° sinon il fallait refaire toute la rue, ce qui nous était impossible ! Pareil pour le lieu de tournage, j’avais bien fait faire un devis pour tourner le film en Argentine ou au Brésil, mais c’était impossible ! On a trouvé le Portugal et on s’est dit que ça marchait. Ma référence, c’était Z de Costa- Gavras. Il a tourné en Algérie et y a inventé une dictature méditerranéenne. On a inventé un pays qui n’existe pas, dont on ne dit jamais le nom, dont la langue est à mi-chemin entre l’espagnol et le portugais, et dont le look semble inspiré par «Tintin et les Picaros» - par exemple, les uniformes des policiers, le portrait du dictateur à l’aéroport ! C’est une fiction, pas un documentaire ! Ce qui était imporn’était tant, c’étaient les ambiances, les atmosphères... Je voulais des vieilles voitures, je voulais que les rues soient quasiment désertes - comme dans BLOW UP d’Antonioni, qui est un de mes films préférés - pour accentuer le côté «ville fermée», pour renforcer l’impression d’étrangeté, de menace, de danger... Je ne voulais pas qu’on ait le sentiment de feuilleter un livre de déco, où il ne manquerait aucun accessoire d’époque. Je préférais que ça fasse «vécu», que les époques se mélangent, s’additionnent, comme dans la «vraie vie». En revanche, quand on a pu, comme pour l’évasion du bureau du juge, on a tourné dans les endroits où l’action s’était vraiment déroulée. Bon, on n’a pas pu tourner à la Société Générale de Nice et on a dû reconstruire la salle des coffres en studio, mais on a visité les vrais égouts. On y voit encore la marque du trou que Spaggiari et ses hommes avaient creusé. Le ciment n’est pas le même...

V.G. : Qu’est-ce qui vous touche le plus chez Spaggiari aujourd’hui, après l’avoir interprété et après avoir raconté une partie de son histoire ?

J-P. R. : Sa mélancolie, le côté un peu pathétique du personnage, ce mélange de panache et de pudeur, de sympathie et de zones d’ombre. Bref, sa complexité humaine...

V.G. : Cette première expérience vous a-t-elle donné l’envie de continuer la mise en scène ?

J-P. R. : Oui, j’ai pris un immense plaisir à diriger les acteurs, même si je l’avais déjà fait au théâtre, mais là, tout s’est tellement passé dans la confiance et la bonne humeur avec Gilles Lellouche et Alice Taglioni, et tous les autres, comme la comédienne Pom Klementieff qui interprète la vendeuse Vietnamienne, qui vient du Cours Florent et qui est parfaite, que c’était un vrai régal... J’ai bien aimé aussi diriger l’équipe, le côté «capitaine» ça me plaît bien finalement, d’autant que lorsque vous arrivez sur le plateau avec une histoire que vous avez écrite et que vous voyez tous ces gens qui sont là pour vous, pour vous permettre de la faire exister, c’est extrêmement touchant... C’était une équipe au sens propre du terme ! Le matin, tout le monde arrivait avec la pêche, sans aucun orgueil mal placé. Personne ne tirait la couverture à lui, ils étaient tous au service de l’histoire. Ils étaient tous formidables, le premier assistant Mathias Honoré, l’ingénieur du son Jean-Marie Blondel, le monteur Stan Collet, le musicien Alexandre Azaria... J’ai déjà envie de retravailler avec eux ! Il n’empêche que pour l’instant, j’ai du mal à me penser comme «metteur en scène». Peut-être que ça viendra au deuxième film. J’ai bien envie d’en écrire et d’en réaliser un autre. Je ne sais pas pour l’instant quel en sera le sujet, ni même si je jouerai dedans... C’est un peu prématuré. Sortons déjà celui-ci, et on verra...

 

 



 

      

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