Jean Renoir est né en 1894. Fils du peintre Auguste Renoir, il se passionne très jeune pour le cinéma. Après une première tentative de réalisation avec Albert Dieudonné (Catherine), il signe en 1924, un drame fluvial, La Fille de l’eau, « bizarre assemblage, selon lui, de Catherine Hessling (son épouse et interprète) et de la Forêt de Fontainebleau ».
En 1926, il réalise Nana, projet ambitieux et coûteux dont l’insuccès le ruinera, adaptation de Zola faite en hommage à Stroheim et au cinéma allemand, film boulimique où les styles se mêlent au service d’un étrange naturalisme expressionniste, première occurrence de cette hétérogénéité qui marquera certaines de ses oeuvres les plus remarquables et le rendra rétif à tout tentative de catalogage. L’échec de Nana est suivi par Marquitta en 1927 (film perdu) puis par le féerique La Petite Marchande d’allumettes (1928) avant que Tire au flanc (1928), dépassement d’un argument de comique troupier, ne s’affirme comme sa première réalisation à la fois personnelle et entièrement réussie. Après Le Bled et Le Tournoi dans la cité, faits en 1928 et 1929 pour l’intégrer à la corporation cinématographique, il s’essaie au parlant avec succès avec On purge Bébé (1931). Commence alors une série quasiment ininterrompue de chefsd’oeuvre La Chienne (1931), Boudu sauvé des eaux (1932), chacun avec Michel Simon et déjà méditations sur la liberté et le désordre, sur la Loi et la société. La Nuit du carrefour (adaptation inouïe de Simenon sensible à l’atmosphère météorologique réalisée en 1932) et Toni en 1934 (drame passionnel dans le milieux des ouvriers agricoles installés dans le Midi qui, par ses choix de mise en scène annonce le néo-réalisme). Madame Bovary (1933) affirme son goût pour un formalisme maîtrisé et invisible au service d’une étude de caractère qui prolonge les préoccupations du roman français du XIXe siècle. Après Le Crime de Monsieur Lange en 1935, ses sympathies politiques détermineront certains titres, La Vie est à nous évidemment et Les Bas-fonds en 1936, La Marseillaise et La Grande Illusion dans une certaine mesure en 1937, avant que La Bête humaine, nouvelle adaptation de Zola ne viennent clore le relatif optimisme de cette période. Chez Renoir,le rapport au plaisir et à la sensualité aura à chaque fois été la clef d’un grand nombre de situations, le désir sexuel devenant basculement fatal dans la lignée d’un naturalisme stroheimien (Nana, Madame Bovary, La Bête humaine) ou au contraire libération individuelle (Boudu sauvé des eaux, Le Crime de monsieur Lange, La Marseillaise). Partie de campagne, relecture d’une nouvelle de Maupassant, sera sans doute le film qui synthétisera ces deux dimensions du plaisir et de l’existence. La Règle du jeu en 1939 vient sonner le glas de l’avant-guerre et de son cinéma. Ce « drame gai » comme l’a qualifié Renoir lui-même ira tellement loin dans l’hétérogénéité de sensations qu’il propose qu’il sera incompris longtemps tout en propulsant Renoir bien au-dessus de tous les cinéaste français d’alors.
Renoir part au Etats-Unis en 1940. Il réalise des films pour la Twentieth Century Fox, L’Etang tragique (1941), L’Homme du Sud (1945) Entre-temps, Vivre libre tourné en 1943 pour la RKO est une méditation sur la liberté et l’engagement avec Charles Laughton. La Femme sur la plage où Truffaut a vu « la jungle crépusculaire de la sexualité refoulée ». Le Fleuve tourné en Inde en 1950 marque sans doute le moment d’une mutation intime, secrète, la pratique d’un art se confond ici avec un rapport au monde particulier, une acceptation sereine et tragique en même temps. Ce que l’on a appelé la seconde partie de la carrière de Renoir débute avec deux réflexions sur le spectacle lui-même, (Le Carrosse d’or en 1952, French Cancan en 1954) une manière pour le cinéaste d’interroger sa propre raison d’être. Le Testament du docteur Cordelier (1959), Le Déjeuner sur l’herbe (1959) et Le Caporal épinglé (1962) viennent couronner une oeuvre exceptionnelle en livrant l’essence même d’une lucidité qui rejette tout aveuglement (et la croyance au progrès n’aura pas été un des moindres) pour livrer les clefs d’une quête de l’autonomie personnelle. Avec Le Petit Théâtre de
Jean Renoir se clôt en 1967, dans l’élégance et l’épure, une des plus belles oeuvres de l’histoire du cinéma. Un parcours exemplaire dans le siècle.
Le sentiment est fort depuis plusieurs années que le cinéma de Jean Renoir a été un peu effacé par les débats et les interrogations plus ou moins oiseux qui ont été suscités par sa personnalité, sa biographie peut-être insaisissable, la volonté aussi, peut-être, de certains de « se payer » un monument indiscutable, le retour perpétuel et sournois de
l’opinion absurde selon laquelle il aurait été surévalué au détriment d’autres qu’il aurait injustement éclipsé. Rien de tel, dans ces cas là que de revenir à l’oeuvre elle-même, aux films, à une carrière qui s’est étalée entre 1924 et 1967, éclairant et commentant un siècle finalement catastrophique, imposant une vision du monde et de l’existence qui surplombe toutes les naïvetés et les idéologies d’un temps qui fût riche en illusions de toutes sortes. (Jean-François Rauger)
1924 Catherine
1924 La fille de l'eau
1926 Nana
1927 Sur un air de Charleston
1927 Marquitta
1928 La petite marchande d'allumettes
1928 Tire au flanc
1928 Le tournoi dans la cité
Filmographie complète
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