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J’ai
réalisé LA PETITE PRAIRIE AUX BOULEAUX parce qu’à 75
ans j’entame la dernière étape de ma vie et que tous
ceux qui, comme moi, sont revenus des camps, disparaissent
les uns après les autres. Il faut parler avant que la
Shoah ne soit bientôt étudiée dans les écoles comme
un épiphénomène, une convulsion de l’Histoire, traités
tels la Guerre de Cent Ans ou le massacre de la Saint
Barthélemy aujourd’hui.
Arrêtée
dans le sud de la France avec mon père, l’année de mes
15 ans, en zone soi-disant libre, je fus envoyée avec
lui à Birkenau où nous fûmes séparés. Fin 1944, les
Russes s’approchant de plus en plus d’Auschwitz, j’ai
été transférée à Bergen-Belsen. De là, fin février 1945,
les SS m’expédièrent à Raghun (Saxe) proche de Leipzig,
pour découper des pièces à moteurs de bombardiers dans
une usine allemande. Là, notre plus grand bonheur fut
l’intensité des bombardements alliés qui nous disaient
la fin de la guerre. Au moment de l’évacuation du camp,
à l’approche des américains, j’ai tenté de m’évader
en me cachant dans un cercueil avec une de mes compagnes
de déportation, Renée. Nous fûmes toutes évacuées, toujours
en wagon à bestiaux, dans des conditions effroyables
et dans les désordres de la fin de la guerre, pour Theresienstad
en Tchécoslovaquie. Renée n’a pas survécu à l’épidémie
de typhus.
Là,
je fus libérée par les Russes le 10 mai 1945. J’avais
17 ans quand je suis rentrée en France. J’ai perdu dans
les camps de Treblinka et d’Auschwitz Birkenau une quarantaine
de membres de ma famille et mon père. Je n’ai eu la
force de revenir à Birkenau que 46 ans après mon arrestation,
en 1991.
Au
retour, j’ai beaucoup écrit… et j’ai tout brûlé. J’avais
le sentiment, commun à beaucoup de survivants de la
Shoah, que mon témoignage serait dérisoire au regard
de ce que nous avions vécu. Et de toute façon, on ne
nous écoutait pas. Cependant, j’étais dans la nécessité
absolue de transmettre mon expérience intime de Birkenau.
Intime et personnelle. En effet, on parle trop souvent
des déportés comme d’une masse d’individus anonymes,
une foule sans visages. On occulte le fait que chaque
déporté était un individu, avec son expérience, son
vécu, sa sensibilité, sa personnalité. Aujourd’hui,
chaque survivant a ses souvenirs, ses douleurs de cette
époque qui l’ont marqué dans sa chair et son esprit.
Il partage avec les autres survivants d’avoir vécu la
même tragédie, mais chacun, en fonction de ce qu’il
était et de ce qu’il est devenu, a des émotions personnelles
qui échappent aux classifications d’ensembles et qu’il
ne peut pas dire. Il était important de transmettre
par le cinéma - parce que le cinéma, c’est mon métier
- ce qui, justement, ne peut pas être dit. Le transmettre
différemment.
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