|
 |
|
Hommage a Spike Lee - Cinémathèque Française
|
Découvert en 1986 avec une comédie indépendante originale, Nola Darling n’en fait qu’à sa tête, Spike Lee est devenu l’un des réalisateurs les plus intéressants du cinéma américain contemporain. Passant de la reconstitution historique (Mo’Better Blues sur les musiciens de jazz dans les années 1940, Summer of Sam sur la fin des années 1970), à la fresque politique (Malcolm X), de la comédie (Girl 6, She Hate Me) au drame social (Do the Right Thing, Clockers) ou psychologique (Jungle Fever), Spike Lee s’attaque frontalement à des questions brulantes, adoptant un parti pris souvent véhément, parfois perturbant
Quand on aborde le cinéma de Spike Lee, difficile d’éviter la question « raciale ». Il y a bien eu quelques
cinéastes noirs américains avant lui (Charles Burnett), mais alors que les noirs ont toujours été très
présents dans la musique, le sport, voire la littérature des Etats-Unis, ils étaient beaucoup plus rares
dans le cinéma, comme si Hollywood était historiquement plus raciste que d’autres domaines
d’expression. Il est possible aussi que pour des raisons sociologiques sans rapport direct avec un
éventuel racisme hollywoodien, les noirs américains se soient longtemps dirigés vers la musique ou le
sport, domaines plus immédiatement accessibles que le cinéma. Toujours est-il que le statut historique
de Spike Lee sera à jamais d’avoir été le premier cinéaste noir américain connaissant une carrière
durable et construisant une oeuvre conséquente. Constater ce fait est aussi une forme de respect pour
un créateur qui a toujours affirmé haut et fort sa négritude tant dans son travail que dans ses apparitions
médiatiques. Mais l’intérêt du cinéma de Spike Lee ne se réduit pas non plus à une affaire de
communauté ou de couleur de peau. L’auteur de Malcolm X) est aussi un peintre de la ville de New
York, un portraitiste des relations de couple, un sensualiste qui a toujours intégré une dimension
physique dans ses films, un cinéaste à l’oreille musicale, un citoyen dont les préoccupations ont su
dépasser les limites communautaires, un héritier des genres hollywoodiens. Si la question noire est
centrale chez Spike Lee, de même qu’elle est plus aigüe dans l’espace public et la conscience
américains que dans notre vision française, le cinéaste aura su la rendre universelle, puis la dépasser
Né en 1957 à Atlanta, dans une région des Etats-Unis encore profondément marquée à l’époque par la
ségrégation raciale, Spike Lee a passé son enfance et son adolescence à Brooklyn, dans le quartier de
Bedford-Stuyvesant où il situera plus tard certains de ses films. Son père est musicien de jazz, sa mère
institutrice. Spike Lee grandit dans un milieu cultivé et relativement aisé. Il étudie au Morehouse College
d’Atlanta, célèbre lycée formant l’élite noire du pays puis se forme au cinéma à l’Université d’Atlanta. Il
réalise ses premiers courts-métrages au début des années 80, dont The Answer (1980), une réponse
de dix minutes au Naissance d’une nation de David Wark Griffith, et Joe Bedstuy’s Barbershop – We
Cut Heads (1983), un moyen métrage où il brosse la vie de son quartier de Brooklyn et dépeint les
relations entre petits commerçants et gros investisseurs, possible métaphore précoce de son statut de
cinéaste indépendant confronté au système hollywoodien. La carrière de Spike Lee décolle vraiment en
1986 avec Nola Darling n’en fait qu’à sa tête, qui fait sensation à Cannes où il est présenté à la
Quinzaine des réalisateurs. Comédie tournée pour un mini-budget de 175 000 dollars, elle en rapportera
7 millions et inscrira Spike Lee sur la liste des cinéastes à suivre.
Nola Darling... marque les spectateurs par son humour, sa tonalité ouvertement sexuelle, son mode de
récit moderne (voix off, adresses à la caméra...), mais aussi parce que c’est la première fois qu’un
cinéaste noir filme de l’intérieur les préoccupations de la jeunesse noire américaine. Le film crée un effet
de surgissement, comme si d’un seul coup se dévoilait au regard du grand public international tout un
pan de la société américaine jusque-là maintenu dans les marges de la représentation
cinématographique.
Spike Lee est tellement conscient de ce déficit historique de représentation qu’il n’aura de cesse de
vouloir le compenser frénétiquement, de filmer avec l’obsession de « rattraper le retard », notamment
durant la première partie de sa carrière. Si l’on déroule la filmographie de Spike Lee durant les années
80 et 90, on obtient une sorte de kaléidoscope abordant toutes les facettes de la question noire
américaine. Dans School Daze (1988), le cinéaste aborde la place des noirs dans les collèges, l’image
des Afro-Américains aux yeux des blancs et à leurs propres yeux à un âge où les questions d’image de
soi sont cruciales et où se forme la conscience politique, sociale, sexuelle et sentimentale. Dans Do the
Right Thing (1989), son premier grand coup d’éclat, Lee aborde le racisme ordinaire au quotidien, et
notamment le type d’enchaînement qui, de l’histoire ethno-sociologique des Etats-Unis à ses
configurations urbaines, peut allumer l’incendie de la violence raciste et de l’émeute de quartier. Le film
est scandé par la musique et notamment par une chanson explosive, Fight the Power, tube du groupe
de rap politiquement radical Public Ennemy. Après la problématique dissensuelle d’un tel film, le
cinéaste recherche une veine plus rassembleuse et positive dans Mo’Better Blues (1990), portrait d’un
musicien de jazz inspiré à la fois de John Coltrane et de la vie de son propre père. Le jazz est l’un des
trésors culturels du XXème siècle et l’Amérique et le monde entier le doivent aux noirs, célèbres ou
méconnus. Après s’être adressé à son public blanc en le secouant, Lee lui rappelle ce que blancs et
noirs peuvent partager en héritage commun. Avec Jungle Fever (1991), Spike Lee se place dans les
traces de Devine qui vient dîner ? en abordant la question américaine délicate des relations
interraciales – ici une liaison adultérine entre un architecte noir marié et une collègue de bureau d’origine
italienne. Le couple du film finit par dysfonctionner en raison du racisme avéré du père italien, mais aussi
de la situation conjugale et des propres préjugés de l’architecte. Spike Lee a l’intelligence de pointer le
racisme, mais comme une difficulté supplémentaire parmi d’autres, tout en montrant que les préjugés ou
blocages plus ou moins conscients sont majoritairement l’apanage de l’Amérique blanche mais pas
seulement. >> Suite
|
|

|
|