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Alors que je jouais « Oscar » en 2003, Anne Fontaine est venue me présenter son projet. Elle se
préparait alors à adapter « Les Salons », une pièce tirée des correspondances de Mme du Deffand
et de Julie de Lespinasse. Il y a quarante ans, on m'avait déjà proposé de jouer dans une adaptation
de ces écrits, mais c'était alors au théâtre et pour le rôle de la jeune femme ! Je connaissais le
travail d'Anne et j'étais heureuse de la rencontrer. Elle est fascinante. Difficile de lui résister, elle
est tellement passionnée et persuasive !
Le projet a évolué pour se rapprocher d'un registre où elle se sentait plus à l'aise, et cela a donné
un très bon scénario. Elle a réussi à garder l'esprit de la pièce tout en y associant son univers.
J'incarne Odette Saint-Gilles, une vieille actrice de mon âge. Odette a joué des choses légères où
elle chantonnait et levait la jambe, mais sans jamais devenir célèbre. Au début du film, elle vit dans
un foyer pour personnes à revenus modestes. Son plus grand rêve aurait été de jouer « Les
Salons », dont elle connaît d'ailleurs toujours les textes par coeur. Pour elle, l'accès à ce répertoire
prestigieux aurait marqué une sorte de consécration, mais cela n'a pas eu lieu. Elle connaît
tellement le texte qu'elle en dit parfois quelques phrases qui correspondent à son sentiment du
moment. Et puis Augustin arrive, comme un ovni, comme un fils, et peu à peu, il va lui donner la
chance et l'affection qu'elle n'attendait plus. Leurs sentiments sont pudiques mais très forts. Il est
un peu le fils qu'elle aurait perdu.
L'ambiance de tournage était extraordinaire. Paradoxalement, bien qu'ayant tourné plus de cent
cinquante films, ce n'était que la seconde fois de ma carrière que j'étais mise en scène par une
femme. J'aime bien les réalisatrices alors que, plus jeune, j'étais convaincue que je n'aimerais pas
être dirigée par elles. La connivence est plus forte, plus immédiate. Les hommes, même adultes,
restent d'éternels enfants naïfs, et c'est ce qui fait leur charme ! Les réalisatrices sont maintenant
nombreuses et c'est bien. Mais qu'il s'agisse d'une pièce ou d'un film, le numéro un, c'est l'auteur !
Et généralement, ces femmes - comme Anne Fontaine - sont leur propre auteur.
Anne m'a appris à jouer en pensant à être naturelle. Je croyais que le naturel était une de mes caractéristiques
mais là, il fallait que je joue encore plus naturel que naturel ! Et cela m'a demandé
beaucoup de travail ! C'est une très curieuse impression que je n'avais jamais ressentie. Anne me
demandait toujours de jouer « quotidien ». Je ne suis pourtant pas une actrice qui s'imbibe de ses
personnages en décortiquant toutes les intonations. Et bien pour cette fois, il m'aura fallu aller
plus loin encore !
Anne est très raffinée dans ses souhaits. Ce qu'elle demande n'est jamais compliqué, mais elle
demande tout.
C'est très curieux, et j'ai été charmée. Je sentais que c'était bien, avant même d'avoir vu son film.
D'ailleurs, de toute ma carrière, je n'ai jamais voulu assister aux projections de présentation parce
que je crois que l'acteur a un très mauvais regard sur le résultat. Généralement, il ne regarde que
lui-même, alors que le metteur en scène voit l'ensemble. Tout repose sur le rapport de confiance
que l'on entretient avec le metteur en scène. J'ai horreur des discussions, surtout maintenant.
Quand j'étais jeune, j'étais très pénible car je ne voulais jamais répéter les scènes de larmes ou de
rire pour ne pas user la spontanéité. Il fallait donc sacrifier un peu de pellicule pour faire des répétitions
tournées ! Il me faut la caméra, ou le public au théâtre. Autrement, j'ai le trac. J'étais
horriblement timide dans la vie, et quand on répète, on est soi. La timidité est une forme d'orgueil
et dès que l'on tourne ou que l'on joue devant le public, elle s'envole. Quand j'étais gamine, je
rougissais dès qu'on m'adressait la parole. Comprendre que sous le fond de teint, on ne me voyait
pas rougir fut une révolution pour moi ! J'ai tout à coup trouvé que c'était un métier merveilleux,
car ce n'est pas moi qu'on voyait, mais un personnage ! Tout cela pour dire qu'il m'aura fallu du temps
pour faire preuve de discipline ! Je continue à faire des progrès. J'écoute beaucoup le metteur en
scène. Je ne l'ai pas toujours fait !
J'ai beaucoup chanté dans ma vie, mais j'ai quand même quatre-vingt-neuf ans. Dans une scène,
mon personnage avoue son âge à Augustin - et c'est le mien ! Je pourrais marcher quinze kilomètres,
mais je souffre d'une grande insuffisance respiratoire. Je m'essouffle très vite et je ne peux
donc plus faire de sport, ni marcher vite, ni nager - ce que j'adorais. Cela ne me gêne pas pour
chanter, mais j'ai été malade trois fois ces dernières années et j'ai eu beaucoup d'aérosols qui n'ont
pas arrangé mes cordes vocales ! J'avais donc prévenu Anne que je ne pourrais pas chanter, même
si j'ai fini par le faire un peu dans le film. Je le regrette d'autant que j'ai même failli faire un album
voilà deux ans ! Mais ma voix est partie tout d'un coup et j'en suis triste. Il y a trois ans encore, je
ne me serais pas contentée de chantonner en écoutant un ancien 33 tours mais après tout, cela
aurait peut-être été moins émouvant.
J'adorais chanter et croyez-le ou non, je me sentais plus chanteuse qu'actrice. Ma mère avait été
cantatrice, professeur de chant.
Elle a beaucoup espéré que je ferais une carrière dans le chant - tout comme l'homme qui a été mon mari
pendant quarante-cinq ans. Je me suis d'ailleurs lancée dans le métier, j'ai pris un agent, j'ai même fait
«La tête de l'Art» avec un très grand succès et Bruno Coquatrix m'avait signé un contrat pour faire
l'Olympia ! J'ai immédiatement pris des leçons de chant et de danse mais, tout à coup, un mur de terreur
s'est dressé devant moi et j'ai renoncé. On ne peut pas tout faire !
L'âge ne me pose aucun problème. J'ai toujours eu des rôles de mon âge. Je suis comme je suis, je vieillis.
Mais les gens - surtout les actrices - ont une peur panique du temps qui passe. Pourtant, je souhaite à
quiconque d'arriver à quatre-vingt-neuf ans ! C'est tellement horrible de mourir jeune ! Vieillir est un privilège.
On peut vivre, voir et apprendre beaucoup de choses. Au cinéma, il y a toujours des rôles pour les
gens qui vieillissent, des rôles de mère, de grand-mère et même d'arrière-grand-mère. Pour moi qui ai
besoin d'aimer, ces rôles sont une bénédiction.
Pour moi, NOUVELLE CHANCE tient une place à part. Voilà bien longtemps que je n'avais pas tourné
un rôle aussi important. L'enjeu pour moi n'était pas d'avoir le record des gros plans mais d'avoir un
personnage à faire exister. A mon âge, et cela me semble légitime, je ne joue plus que des seconds ou des
troisièmes rôles. J'étais touchée que l'histoire d'Anne repose aussi réellement sur moi. Je me suis sentie
responsable et cela m'a redonné une grande force. Lorsque j'ai découvert son film achevé, je l'ai trouvé joli,
émouvant et drôle. Il lui ressemble.
Entretiens
: Pascale et Gilles Legardinier - NOUVELLE CHANCE sortie
08 novembre 2006 film de Anne Fontaine
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