Comment êtes-vous arrivée sur le projet de PARLEZ-MOI DE
LA PLUIE ?
Je crois qu’Agnès Jaoui m’a vue au Théâtre de l’Atelier dans
«Adultères» de Woody Allen. J’ai passé un premier essai
avec elle, puis un autre avec elle et Jean-Pierre Bacri. Elle a mis
un mois avant de me dire qu’elle m’avait choisie. Et ça
m’a fait un choc.
Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario ?
J’ai tout de suite pensé à Tchekhov et je n’ai pas arrêté
de bassiner Jean-Pierre et Agnès avec ça : «C’est du
Tchekhov !» Tout en étant ultra construit, le scénario de
PARLEZ-MOI DE LA PLUIE est extrêmement elliptique et
impressionniste, sans coup d’éclat dramatique. On prend
des gens en cours d’existence et on déroule tout ce qu’il y
a autour, comme un scanner de leur vie et de leur époque,
en s’appuyant sur des petites choses impalpables et un
non-dit que l’acteur doit essayer d’exprimer. Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui parlent de choses humaines qu’ils connaissent. Je pense qu’ils observent énormément les gens. Je me
souviens que je me forçais presque à ne pas me raconter
trop de choses sur mon personnage. Je voulais simplement
bien apprendre mon texte et me laisser porter par lui, par
la direction d’Agnès et le rapport aux autres acteurs. C’est
en jouant que j’ai découvert combien Florence se sentait
si peu en confiance, si peu aimée. Pour reprendre l’expression de Karim, elle souffre de
«l’humiliation ordinaire»...
Qu’est-ce qui nous humilie le plus : les autres ou nousmêmes
? Qui est responsable ? PARLEZ-MOI DE LA PLUIE pose des questions extrêmement universelles et traite
de sujets beaucoup plus profonds qu’il n’y paraît. Il parle
de la politique, de la religion, de la liberté de la femme...
Dans un même espace-temps, on voit deux soeurs qui
représentent deux pôles opposés de la féminité. L’une
a des enfants et un mari, est femme au foyer ; l’autre
travaille, n’a pas d’enfant, est célibataire. Et puis il y a
Mimouna, apparemment l’esclave et l’humiliée... mais
l’une des choses qui m’a le plus bouleversée, c’est que
c’est elle qui fait un choix à la fin du film. Et si c’était elle,
la plus libre des trois ?
À la fin du film, votre personnage est celui dont l’avenir
semble le plus fermé, le moins tendu vers un apprentissage
de la liberté...
Effectivement, Florence a envie de changement mais
dès qu’il s’agit de passer à l’acte, elle fuit en courant.
Quand elle dit que Stéphane est faible et a besoin d’elle,
c’est pour se justifier de ne pas partir vers l’inconnu que
représente Michel. Elle ne veut pas quitter ses enfants,
elle ne veut pas détruire cette vie qui la rassure. Mais
ce n’est pas seulement un non-choix. Je pense que
profondément, elle n’a pas envie de changer sa vie. Ce
qu’elle trouve dans le film, c’est peut-être un instant de
complicité avec sa soeur. Florence n’a rien gagné dans
cette tranche de vie mais deux ans plus tard, je ne suis
pas sûre qu’on la retrouverait plus malheureuse que les
autres. Je ne la sens pas condamnée. Florence fait peutêtre
aussi partie de ces gens qui trouvent un équilibre
dans leur douleur, s’en nourrissent. C’est aussi ça que
raconte le film, qui est un miroir parfois douloureux de
nos vies.
Comment s’est passé le tournage ?
Je ne saurais pas dire exactement pourquoi je suis
comédienne, mais quand j’étais sur le plateau avec
Agnès Jaoui, je me disais : «Je veux bien faire ça toute ma
vie !» On était au service d’un texte construit au mot
près et entourés de gens ultra compétents, on faisait un
travail exigeant sans être «prise de tête». Il y avait une
forme de douceur, de concentration et d’amusement. Je
me suis vraiment sentie au service de quelque chose
de plus grand que moi, et c’est très agréable. Avec
un abandon total dans le regard du metteur en scène.
Agnès Jaoui fait une confiance absolue à ses acteurs et le leur
montre. C’est déjà 50% du travail qui est fait. J’arrivais
le matin et si je ramais sur une scène, je savais que je
finirais par y arriver puisqu’Agnès avait la certitude que
ça allait arriver ! Agnès voit tout de suite la manière de
dire les mots, elle comprend tout de suite pourquoi on
se bloque, certainement parce qu’elle est actrice, mais
avant tout parce que c’est une très grande connaisseuse
de l’âme humaine, et Jean-Pierre Bacri aussi. Leur manière de
travailler ensemble est tellement naturelle que je ne sais
pas exactement comment elle fonctionne.
En le titre du film ?
J’adore ce titre parce qu’il se passe de commentaire et
d’explication, comme la musique. PARLEZ-MOI DE LA PLUIE ça sonne, j’ai envie d’aller voir un film qui s’appelle
ainsi ! Et puis ça me rappelle Woody Allen, qui aime filmer
les gens sous la pluie car ce sont dans ces momentslà
que les gens se rapprochent, se disent des choses,
se collent sous les porches... La pluie crée une intimité
immédiate, visuellement, dramatiquement. La pluie a un
caractère hypnotique, elle évoque la vie qui passe... Elle
peut aussi être gaie. À la fin du film, elle permet à Michel
et la mère du copain de son fils de se retrouver sous un
parapluie. Et qui sait...
Quelle a été votre réaction en voyant le film ?
J’ai été surprise. De la même manière que j’ai eu envie
de relire le scénario après l’avoir lu la première fois, j’ai
l’impression que je ne pourrai pas me contenter d’une
seule vision du film ! Généralement, je déteste me voir
à l’écran. Revenir ainsi sur mon travail me laisse une
impression presque morbide. Là, c’est la première fois de
ma vie que je ne me suis pas vue moi-même, que je n’ai
pas regardé d’autres acteurs que je connaissais. J’ai vu
des personnages coulés dans une histoire. J’ai ressenti le
film physiquement.
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