Do the Right Thing se terminait par une double citation de Malcolm X et de Martin Luther King, comme
si Spike Lee hésitait entre deux écoles de pensée de la communauté noire américaine : l’affrontement
ou la collaboration avec l’Amérique blanche. Avec son sixième long métrage, Malcolm X (1992), une
biographie du célèbre leader, son choix est fixé. Il était quasiment écrit que Lee devrait en passer par un
« biopic » consacré à cette grande figure noire américaine de la radicalité, de même que des cinéastes
blancs ont consacré des films à Lincoln, Roosevelt ou Kennedy. Sans doute l’Amérique aura-t-elle
définitivement mûri le jour où des cinéastes blancs feront des films sur Malcolm X et des cinéastes noirs
des films sur Lincoln. Spike Lee aborde la biographie filmée avec compétence mais sans génie
particulier. L’originalité novatrice du film réside avant tout en son sujet. Pour le reste, Lee se conforme
aux codes du genre : reconstitution soignée, acteur charismatique (Denzel Washington), succession
chronologique des principaux épisodes biographiques. Le film a une importance plutôt historique et
sociologique que cinématographique dans la mesure où il ne réinvente pas le « biopic » ; mais il était
essentiel qu’un personnage tel que Malcolm X figure dans la galerie de personnages historiques du
cinéma américain.
Après Malcolm X , Spike Lee semble en partie soulagé de la question noire. S’il reviendra régulièrement
à des films ouvertement politiques et revendicatifs (Get on the Bus (1996), sur le grand rassemblement
pour les droits civiques, The Very Black Show (2000) sur la place des noirs à la télévision, ou le récent
When the Levees Broke (2006), documentaire en quatre parties sur La Nouvelle Orléans après le
passage de l’ouragan Katrina), ce ne sera plus systématique. Le cinéaste aborde une phase plus
apaisée et plus diverse de son oeuvre, avec des comédies plus légères comme Crooklyn (1994) ou Girl
6 (1996), en filmant la geste sportive dans He Got Game (1998), ou en abordant le polar urbain avec
Clockers (1995). Il n’aura pas non plus systématiquement recours à un casting majoritairement noir à
partir de Summer of Sam en 1999, thriller urbain sur un tueur en série dont les acteurs principaux sont
John Leguizamo, Adrien Brody et Mira Sorvino.
Sortir du point de fixation ethnique permet aussi de regarder le travail formel de Spike Lee et d’en
identifier les principaux motifs. A commencer peut-être par la dimension physique, sensuelle, voire
sexuelle de son cinéma. Spike Lee aime les plans rapprochés, les inserts sur certaines parties du corps
ou du visage, les scènes d’étreintes. Film aussi chaud charnellement que politiquement, Do the Right
Thing emblématise ce sensualisme peu fréquent dans le cinéma américain, filmant littéralement à fleur
de peau des corps rendus humides par un torride été new-yorkais. Chez Lee, il s’agit de mettre en avant
les corps glorieux des Afro-Américain(e)s, d’exalter la beauté de cette enveloppe charnelle noire, objet
habituel du racisme, liant dans un même geste filmique politique et sensualité. Cinéaste au style
exubérant, enfant joueur usant et abusant du grand train électrique du cinéma, Spike Lee utilise avec
gourmandise tout l’arsenal esthétique et technique du 7ème art : les couleurs vives, toute l’échelle des
plans, le ralenti, les amples travellings, la musique et toutes ses possibilités clipo-chorégraphiques. Ce
recours sans complexe à toutes les possibilités du cinéma a parfois été utilisé jusqu’à l’excès, Lee se
laissant parfois aller à « se regarder filmer », privilégiant une virtuosité de surface un peu vaine et
aboutissant à certaines oeuvres mineures (School Daze, Girl 6, He Got Game, She Hate Me...).
Pourtant, quand Spike Lee parvient à gommer sa complaisance formaliste, à rassembler sa virtuosité de
cinéaste, sa qualité d’observateur de la société et son intelligence du récit et de la mise en scène, cela
donne des films magnifiques comme La 25ème Heure ou Inside Man, l’homme de l’intérieur, oeuvres
témoignant de la pleine maturité du cinéaste.
La 25ème Heure (2002) s’attache à la dernière nuit d’un jeune homme avant son incarcération pour
trafic de drogue. Il revoit ses meilleurs copains, les embarque pour la tournée de leurs bars favoris, et
dresse le bilan de sa vie. C’est un film de Spike Lee apaisé, méditatif, riche en dialogues et en silences
inscrits dans les heures creuses de la nuit, entre chien et loup. La séquence tournée au bord du gouffre
de « Ground Zero » fait également du film un tableau du New York post -11 septembre et une réflexion
sur l’état de l’Amérique à l’orée du nouveau siècle. Evoquant le cinéma américain des années soixante
dix de Pakula, Lumet ou Scorsese, tourné avec des acteurs blancs, insistant sur l’épaisseur des
personnages et se faisant relativement discret sur la virtuosité stylistique, La 25ème Heure est l’oeuvre
aboutie et universelle d’un cinéaste qui a délaissé ses crispations, qui n’a plus rien à prouver
esthétiquement ou politiquement et peut enfin se laisser aller totalement au plaisir de faire du cinéma –
un cinéma dont la charge politique est implicite et n’a plus besoin d’être brandie comme un étendard.Inside Man, l’homme de l’intérieur (2006) est encore meilleur et peut être considéré comme le chefd’oeuvre
de Spike Lee. L’histoire est celle d’un gang masqué qui braque une grande banque de
Manhattan et affuble ses otages des mêmes masques : ainsi, on ne peut plus faire la différence entre les
braqueurs et les victimes. Outre que le film est mené de main de maître, sans un seul temps mort, dans
une mise en scène efficace, sans graisse, déployant une tension constante au service de l’histoire et
des personnages, l’utilisation des masques est un coup de génie qui pointe astucieusement l’état
paranoïaque de l’Amérique de Bush face à l’ennemi invisible et ubiquiste des réseaux terroristes, un
pays où tout le monde est potentiellement coupable, où n’importe quel citoyen peut éventuellement se
retrouver suspect. Le masque est aussi une façon infiniment subtile de parler du racisme, du piège des
apparences extérieures qui ne sauraient révéler la vérité profonde d’un individu. Car le titre du film
désigne autant le motif de l’infiltration au sein d’un système (cela concerne aussi bien la police que les
terroristes) que l’intériorité propre à tout être humain, la complexité cachée derrière la façade simpliste
des apparences. Inside man est l’oeuvre maîtresse d’un cinéaste qui est parvenu à fondre ensemble
toutes ses obsessions et toutes ses qualités, son acuité dans la critique sociale et sa science du
spectacle grand public. Spike Lee a bien grandi depuis Nola Darling et un film comme Inside Man
promet de belles suites à une histoire toujours en train de s’écrire. >> Retour hommage
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