Stanley Kubrick et Warner Bros. : trente années d’une fidélité sans faille, qui marquent
l’attachement constant du Studio à une politique de qualité et de novation. Dès ses débuts, Warner
Bros. orchestre la mutation la plus décisive de l’histoire du 7ème art en produisant, en 1927, le
premier film parlant, Le Chanteur de Jazz. Dans les années 1930, elle est la plus engagée des majors
hollywoodiennes, qui produit des films au réalisme percutant comme Je suis un évadé ou Wild Boys
of the Road. En 1940, elle signe avec Le Faucon maltais un des premiers grands classiques du fi lm
noir qui donne à un prestigieux scénariste : John Huston, l’occasion de passer à la réalisation. La
«politique des auteurs» ne fait pas encore partie du vocabulaire, mais le concept est bel et bien né…
La guerre voit fleurir certains des plus beaux titres de l’histoire du studio, dont Casablanca de
Michael Curtiz et Aventures en Birmanie de Raoul Walsh, deux immenses réalisateurs étroitement
liés à Warner, qui donneront à celle-ci le meilleur d’eux-mêmes. Le «style maison» atteint son
apogée durant cette décennie où brillent d’un éclat particulier des stars emblématiques comme
Bogart, Cooper Bette Davis, Lauren Bacall ou Joan Crawford. Les années cinquante nous offrent avec
Une étoile est née de George Cukor le sommet du drame musical et consacrent les talents d’Elia
Kazan, Nicholas Ray, Arthur Penn. Un tramway nommé désir, À l’est d’Eden, Baby Doll, La Fureur de
vivre, Le Gaucher… alors même que Rio Bravo et L’Esclave libre sonnent l’aboutissement de l’ère
classique… c’est une «nouvelle vague» qui déferle bien avant la nôtre, porteuse d’un style de jeu
épidermique, convulsif qui influencera la totalité du cinéma pour plusieurs décennies.
C’est à cette époque si féconde que Stanley Kubrick réalise en indépendant ses premiers
films : L’Ultime Razzia et Les Sentiers de la gloire, déjà totalement maîtrisés. C’est aussi durant ces
années que débute un autre futur grand favori du studio : Clint Eastwood. En 1971, Kubrick entame
sa collaboration avec Warner à l’occasion d’Orange mécanique ; la même année, Eastwood inaugure
la série des Dirty Harry. Doit-on n’y voir qu’une simple coïncidence dans la riche et si diverse histoire
de Warner Bros. ?
Depuis sa mort en 1999, la gloire de Kubrick n’a cessé de grandir. De son vivant, chacun de
ses films créait l’événement, attirait les foules mais divisait la critique. Reconnu aujourd’hui
unanimement comme un des plus grands metteurs en scène de l’histoire du cinéma, son œuvre ne
cesse de fasciner par la variété de son inspiration, la profondeur de son propos, la force de ses
images. Pour les réalisateurs américains venus après lui, il est un modèle face au système. Il a pu en
effet joindre le succès commercial à l’ambition artistique, et surtout travailler en toute liberté et en
toute indépendance avec le soutien logistique et financier d’une grande compagnie, la Warner Bros,
pendant les trente dernières années de sa vie. Chacun de ses films témoigne d’une audace formelle,
d’une réflexion complexe tout en s’inscrivant dans un genre reconnu qu’il s’ingéniait à renouveler et
à subvertir : le film de guerre (Les Sentiers de la gloire, Full Metal Jacket), de science-fiction (2001,
L’Odyssée de l’espace), d’horreur (Shining), la fable politique (Dr. Folamour, Orange mécanique), le
film en costumes (Barry Lyndon), l’histoire d’amour fou (Lolita), le polar (L’Ultime Razzia). Son
dernier film Eyes Wide Shut désorienta sans doute encore plus mais se révéla son œuvre la plus
intime, échappant à toutes les catégories.